Zizi Jeanmaire, 95 ans et éternelle amoureuse

TrajectoireDiscrète dans un village de la Côte où elle vit paisiblement depuis six ans, la star du music-hall et interprète du célèbre «Mon truc en plumes» a exceptionnellement ouvert son album à souvenirs.

Entre 1970 et 1974, Zizi Jeanmaire était la star des revues au Casino de Paris.

Photo: Photo by Reg Lancaster/Daily Express/Hulton Archive/Getty Images

Entre 1970 et 1974, Zizi Jeanmaire était la star des revues au Casino de Paris. Photo: Photo by Reg Lancaster/Daily Express/Hulton Archive/Getty Images Image: (Photo by Reg Lancaster/Daily Express/Hulton Archive/Getty Images)

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l y a deux semaines, dans le village de la Côte vaudoise où elle s’est retirée en toute discrétion, Zizi Jeanmaire a fêté ses 95 ans. C’était le 29 avril, comme par hasard date de la Journée internationale de la danse. La grande ballerine, chanteuse, actrice, meneuse de revue y mène une vie paisible. Voilà six ans qu’elle a quitté Genève où elle s’était installée en 1997 avec Roland Petit. Au bout du lac, trop de souvenirs lui rappelaient son mari, emporté en 2011 par une leucémie foudroyante. Dans son salon, une photo de leur mariage, en 1954, évoque les jours heureux. «Je ne me remettrai jamais de la disparition de mon époux. J’éprouve toujours le même amour pour lui et la même admiration.» En dépit de l’âge, Zizi Jeanmaire a conservé sa prestance. Et sa voix, reconnaissable entre toutes. Elle ne sort plus guère, suivant à distance les ballets que des fidèles de son mari remontent un peu partout dans le monde. Dernièrement, «Les Forains» était programmé par le Ballet de Toulouse, «L’Arlésienne» par une compagnie japonaise, «Carmen» par le Ballet national de Chine. Et «Notre-Dame de Paris» sera repris en juillet par le Ballet de Bordeaux.

«Roland et moi, nous sommes entrés le même jour de la même année à l’École de danse de l’Opéra de Paris. Il m’intéressait déjà, car je sentais qu’il n’était pas comme les autres. Il a montré par la suite une autorité naturelle et beaucoup de créativité.» Une créativité qui l’a amené à donner des récitals avec Janine Charrat, puis, sitôt la guerre finie, à participer aux Ballets des Champs-Elysées avant de monter ses propres Ballets de Paris. Des spectacles autour desquels la passion entre Roland et Zizi s’est nouée et dénouée. Confidences d’une éternelle amoureuse et retour sur la carrière d’une grande dame qui a traversé un demi-siècle de music-hall, en Europe et aux États-Unis, entre danse, chansons et quelques incursions au cinéma.

Roland Petit vous tenait pour l’inspiratrice de l’un de ses premiers grands succès: «Carmen», en 1948…
C’est un ballet avec lequel, effectivement, nous avons fait le tour du monde. Roland dansait Don José. Mais un différent nous a séparés. C’est lui qui a rompu. J’ai beaucoup souffert, beaucoup pleuré. Boris Kniaseff, mon professeur, me grondait. «Mais qu’est-ce que tu lui trouves à ce Roland? Oublie-le!» Je lui trouvais qu’il m’avait donné «Carmen»! Et que je l’aimais! Là-dessus, je suis partie pour New York danser et chanter dans la comédie musicale «The Girl in Pink Tights», à Broadway. Et, j’ose le dire, j’avais beaucoup de succès. Mais voilà que les Ballets de Paris ont débarqué à leur tour à New York. Roland et moi, nous sommes croisés à plusieurs reprises dans les studios où, et l’un et l’autre, nous prenions nos cours. Nous nous ignorions alors que j’avais envie de lui sauter au cou.

Vous avez fini par l’épouser…
L’année suivante, en 1954, ma mère m’a encouragée à aller le voir à Hollywood où il travaillait avec Fred Astaire sur le film «Daddy Long Legs». J’ai atterri à Los Angeles à sept heures du matin et je l’ai immédiatement appelé. «C’est moi!» «Comment ça, c’est moi? Où es-tu?» Il m’a proposé de nous rencontrer un peu plus tard, dans l’après-midi. «Ah! non. J’ai fait Paris – New York, puis New York – Los Angeles… c’est maintenant!» Je me suis précipitée chez lui et nous nous sommes mariés quelques mois plus tard.

Et vous ne vous êtes plus quittés.
Oui, même si cela n’a pas toujours été commode. Nous avions tous les deux des caractères forts. Mais le fil d’or ne s’est jamais rompu. Il a tout de même travaillé avec d’autres ballerines, à commencer par Dominique Khalfouni. Je le soupçonne même de m’avoir incité à faire du music-hall parce que pendant ce temps-là je lui fichais la paix, ce qui lui permettait de chorégraphier pour d’autres… (Rire)

Vous avez fait, en effet, beaucoup de music-hall, dont deux revues au Casino de Paris, habillée par votre ami Yves Saint Laurent…
Beaucoup, oui! Mais ce que j’ai préféré, c’est l’Alhambra. J’y chantais et j’y dansais, tant sur les pointes qu’avec des talons hauts, entourée d’une compagnie de vrais danseurs. En première partie, il y avait Jacques Brel!

Aux États-Unis, vous avez tourné aux côtés de Danny Kaye, Bing Crosby, Moira Shearer, Cyd Charisse… Par qui avez-vous été la plus impressionnée?
Peut-être par Danny Kaye, dans «Hans Christian Andersen», de Charles Vidor. Il bougeait très bien. Mais j’aimais beaucoup Judy Garland. Quelle voix!

Voilà une artiste exceptionnelle qui a disparu prématurément, probablement en raison de ses addictions. Vous n’êtes jamais tombée là-dedans?
On ne peut pas se droguer quand on danse le classique. Et je n’ai jamais arrêté de danser. Quand je jouais «La Dame de chez Maxim’s», de Feydeau, dans la mise en scène de Jacques Charron, j’allais prendre ma classe, chaque matin.

Avez-vous appris à jouer la comédie?
Pas du tout. Mon époux m’a simplement dit un jour qu’il y avait une pièce pour moi. J’étais surprise. Je trouvais que je ne pouvais pas changer continuellement de registre: la danse, la chanson, le music-hall, le cinéma, et là le théâtre… En plus, j’avais des partenaires impressionnants, très professionnels: Jean Le Poulain, Pierre Mondy… J’ai appris sur le tas.

Avez-vous suivi une formation en chant?
Non plus. Roland voulait faire un ballet avec des chansons: «La Croqueuse de diamants». Je venais de me faire opérer d’une jambe. Je répétais la chanson avec des béquilles. Je les ai abandonnées pour aller sur scène. Parfois, je me demande comment je m’en suis sortie! J’avais l’impression que Roland mettait la barre toujours plus haut.

Pourtant, les épreuves, les problèmes physiques, notamment, ne vous ont pas été épargnées.
J’ai eu une hépatite pendant les répétitions de la comédie musicale «Cancan», à New York. Ce qui a obligé à reporter la première. Décourageant! Et j’ai dû arrêter «La Symphonie fantastique», en 1975, que mon époux avait réglée à l’Opéra de Paris, en raison d’une rupture du tendon d’Achille. J’étais en larmes. Mais je me suis remise à la barre, avec des talons hauts, puis de moins en moins hauts, jusqu’à pouvoir faire à nouveau un demi-plié. Roland m’a dit: «Jeanmaire, tu veux que je te fasse un ballet?» J’ai protesté que je ne pourrais jamais le danser. «Ne t’inquiète pas. Je vais t’arranger ça!» Et il m’a offert «La Chauve-souris» en 1979! Jusqu’au bout de ma carrière (ndlr: en 2002), j’ai vécu des choses merveilleuses.

D’où tenez-vous cette ténacité?
Je me dis que j’ai eu beaucoup de chances. Mais j’ai mis en pratique ce précepte que me répétait ma mère: «Aide-toi et le Ciel t’aidera».

Créé: 11.05.2019, 12h08

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En dates

1924
Naissance, le 29 avril à Paris, de Zizi qui intégrera, à l’âge de 9 ans, les cours de l’Ecole de danse de Paris.

1949
Elle crée le rôle-titre de l’opéra «Carmen» dans une mise en scène signée Roland Petit et qui fera le tour du monde.

1950
Grand Prix du disque pour son album «La Croqueuse de diamants», avec des chansons signées Raymond Queneau.

1961
«La Revue» à l’Alhambra avec son célèbre numéro «Mon truc en plumes». Suivront 40 ans spectacles dansés et chantés.

2002
Après le disque «La Liberté est une fleur», elle est victime de la maladie de Ménière qui l’empêche de donner son spectacle d’adieux.









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