Yves Coppens, l’os dans la peau

Paroles, parolesLe paléontologue qui a découvert le fossile de Lucy est de passage à Genève pour l’exposition «Lascaux».

Le rituel de l’ardoise. Yves Coppens a écrit: «N’ayez jamais peur de la science.» Le paléontologue sait depuis l’enfance que la préhistoire et l’archéologie formeront la trame de sa vie.

Le rituel de l’ardoise. Yves Coppens a écrit: «N’ayez jamais peur de la science.» Le paléontologue sait depuis l’enfance que la préhistoire et l’archéologie formeront la trame de sa vie. Image: GEORGES CABRERA

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«C’est très beau ce que raconte un os. Lorsque je tiens un crâne d’hominidé entre mes mains, c’est l’humanité que j’entrevois. Cet homme-là est très semblable à vous, à moi», confesse Yves Coppens. A Hadar, en Ethiopie, le paléontologue français codirige une mission archéologique lorsque les scientifiques repèrent un fossile qui va changer la face du monde. Nous sommes en 1973-1974. Cinquante-deux os seront collectés, formant le plus ancien préhumain connu. Il, ou plutôt elle, a 3 millions 200 000 ans. Les chercheurs en feront la femme la plus célèbre au monde et l’appelleront Lucy. Trente-cinq ans plus tard, Nicolas Sarkozy nomme Yves Coppens, professeur au Collège de France, président du conseil scientifique chargé de la conservation de la grotte de Lascaux. C’est à ce titre qu’il se trouvait à Genève pour inaugurer, jeudi, l’exposition Lascaux. Chef-d’œuvre de la préhistoire.

«Yves Coppens, c’est le papa de Lucy!» s’est exclamé un collègue en séance de rédaction. Vous reconnaissez-vous dans cette «marque déposée»?

Bien sûr, même si elle est réductrice: avant Lucy, j’ai trouvé plusieurs fossiles d’hominidés – des gens de notre famille – et après également. J’ai signé six fossiles humains originaux, donc d’espèces différentes. On a les records qu’on peut! (sourire en coin)

En quoi alors Lucy est-elle si importante?

D’abord, il s’agissait des restes les plus anciens d’hominidé à l’époque, 3 millions 200 000 ans. Et c’était le personnage le moins incomplet: nous avons trouvé 52 os lui appartenant, sur 206 que compte le corps humain – et préhumain également. C’est grâce à Lucy que, dans mon labo, nous avons fait la démonstration qu’elle se tenait debout et marchait sur ses deux pieds mais continuait aussi à grimper aux arbres. Les autres chercheurs étaient sceptiques. Depuis, cette interprétation a été confirmée par d’autres fossiles. Donc le papa de Lucy, oui! Pour le monde francophone, c’est moi. Pour les Anglo-Saxons, c’est mon collègue américain Donald Johanson, qui codirigeait la mission. Il y avait aussi le géologue Maurice Taieb. Lucy me colle à la peau! Au point que cette dénomination pourrait se retrouver inscrite sur ma tombe…

Une émotion liée à cette découverte majeure pour l’histoire de l’humanité?

En fait, les émotions ont été, comme les découvertes, successives et progressives. Dès 1973, nous avions mis au jour des restes d’hominidé à cet endroit. Dans le catalogue, au départ, Lucy était AL (Afar Localité) 288. Puis nous avons prospecté le site. Lucy se trouvait au niveau lacustre, mais l’érosion l’avait fait dégringoler le long d’un ravineau de 40 cm de large. Nous avons tamisé la zone et trouvé d’autres éléments. On s’est aperçu alors que ces différents fossiles appartenaient à la même personne. Nous avons eu des informations sur sa taille, son poids, son genre et ses articulations. Tout cela a pris de l’ampleur au fil des jours. Le bassin, féminin, était celui d’un bipède: en pression, plus large et moins haut, un peu écrasé car supportant le poids des organes. L’accouchement devait se faire comme il se déroule aujourd’hui, en avant de l’ischion – alors qu’il se fait en arrière chez les singes.

L’un d’entre vous était fan des Beatles…

Oh! nous avions différentes cassettes, Bach et les Beatles, qu’on se passait le soir en marquant les fossiles à l’encre de Chine. Quelqu’un – pas moi – a dit: «Tiens, c’est une fille, si on l’appelait Lucy, comme dans Lucy in the Sky with Diamonds

Que sait-on aujourd’hui de nos ancêtres?

Je soulignerais deux étapes: en Afrique tropicale, il y a dix millions d’années, s’est produit un changement climatique, avec assèchement et ouverture du milieu. Nos ancêtres communs avec les chimpanzés ont eu des descendants; ceux qui ont vécu dans la partie forestière sont devenus des préchimpanzés. Les préhumains ont évolué, eux, dans la partie plus ouverte, la prairie, la savane. Ils ont eu des racines à manger, pas seulement des fruits, et leur dentition a évolué. La deuxième étape se situe il y a un peu plus de trois millions d’années: le climat devient très sec, il n’y a plus du tout d’arbres, les préhumains doivent manger de la viande pour survivre. Ils tentent de s’adapter, tout comme le cheval, le cochon, l’éléphant, la girafe et une centaine d’espèces. Certaines, comme les mastodontes, ratent leur coup et disparaissent. L’espace étant découvert, il faut trouver des stratégies pour échapper aux prédateurs. Chez les préhumains, l’encéphale grossit et se complique, avec un développement prioritaire sur l’avant pour favoriser la mémoire, les associations d’idées, l’élaboration de stratégies.

Lorsque vous tenez un crâne ou un os entre vos mains, qu’est-ce qui vous fait dire que c’est celui d’un hominidé?

J’ai étudié l’anatomie en faisant des études de médecine et de la dissection. Or d’un os, par une loi de corrélation, on peut déduire l’entier d’un corps.

Est-ce le hasard de la génétique ou la pression de l’environnement qui a fait l’homme?

Les deux. Les généticiens affirment que les mutations génétiques sont aléatoires et je n’ai pas de raison d’en douter. Mais lorsqu’il se produit des crises, climatiques par exemple, le nombre de mutations génétiques augmente considérablement. Il y a une pression de l’environnement.

Lascaux, c’est bien après Lucy (20 000 ans av. J.-C.). Peindre des figures faites pour durer sur les murs d’une caverne, qu’est-ce que cela dit de l’homme?

Je pense que le sens de l’esthétique date du premier homme. Lucy et ses descendants possédaient des aptitudes intellectuelles, cognitives, spirituelles, artistiques comme les nôtres. D’elle à nous, pas de rupture, les choses n’ont fait que s’affiner. L’homme est homme depuis qu’il est homme. Lascaux, c’est un sanctuaire. Des gens ont cherché un trou pour y installer leur église et y écrire l’histoire de leurs mythes à l’intention des jeunes de la tribu. C’est une écriture qui vise à transmettre des valeurs. Et c’est de l’art.

L’an dernier, vous avez été nommé membre ordinaire de l’Académie pontificale des sciences par le pape François. Etes-vous croyant?

Non. Mais je ne suis pas loin du religieux… même si je ne crois pas en un dieu créateur du monde. Je suis convaincu que la facette spirituelle est née avec l’homme: il est religieux tout de suite car il a la conscience d’être mortel. Or jamais, dans aucune société, la mort n’est la fin de la vie. Chaque groupe humain essaie de la prolonger par des rites, des cérémonies, un culte.

Un astéroïde porte votre nom. Est-ce l’hommage le plus émouvant?

Le plus étrange, original, inattendu. Ce sont deux astronomes texans qui ont appelé Coppens un caillou qui tourne autour de Jupiter. J’ai aussi des espèces à mon nom: un petit singe de 40 à 50 millions d’années s’appelle Kohatuis Coppensi, un crocodile, un éléphant et des végétaux.

«Lascaux. Chef-d’œuvre de la préhistoire» Exposition à Palexpo jusqu’au 17 janvier 2016. Billets: Ticketcorner et Fnac. Infos: www.lascaux-expo.ch

Créé: 02.10.2015, 17h58

Autobio express

1934?Ma naissance.

1956 Mon entrée dans la vie professionnelle.

1960 Premier voyage en Afrique.

1961 Premier fossile humain original trouvé. Original, cela signifie qu’il s’agit d’une nouvelle espèce. Idem en 1967.

1974 Découverte de Lucy, un autre fossile humain original, le plus ancien à cette époque.

1995 La naissance de mon fils. Inattendue. Je l’ai suivi pas à pas, en prenant des notes: premiers mouvements, premiers mots, premiers pas dans la découverte de l’humour.

La dernière fois que…

… vous avez pleuré? Il y a deux ans. Je devais faire une allocution au Père-Lachaise, pour la mort de la fille décédée toute petite d’une amie japonaise, juste avant sa crémation. C’était terrible.

… vous avez trop bu? L’an dernier, aux Etats-Unis, pour les 19?ans de mon fils. En général, je tiens bien l’alcool. J’aime bien boire, mais cela ne m’arrive jamais d’être un peu dérangé, comme on dit poliment. On a commencé à me servir des whiskies bien tassés, puis du vin: chaque fois que mon verre était à moitié vide, on le remplissait. Je suis parti chancelant, mais conscient. Plus tout à fait bipède!

… vous avez envié quelqu’un? J’admirais beaucoup les chirurgiens, à une certaine époque. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai aucune nostalgie liée à l’âge. Mes 20?ans? Je m’en fous complètement. J’avais des choses à 20?ans, j’en ai d’autres à 80. Autant de bonheurs et de plaisirs.

… vous vous êtes excusé? Au début de décembre, il y a quelques années, ma secrétaire me transmet l’invitation à dîner d’un monsieur de Lausanne très riche, qui possédait une maison à Neuilly, pour le 20. Le 20, je me présente à la porte avec un grand bouquet. La maîtresse de maison m’accueille avec le sourire. La soirée se déroule très agréablement. En rentrant, je dis à ma femme: «Je dois m’être rapproché de ce monsieur, car il n’y avait là ce soir que sa famille.» En réalité, j’étais invité le 20 janvier…

… vous avez transpiré? En Tanzanie, l’an dernier. J’ai fait une grande tournée de brousse, comme j’en ai fait beaucoup. Mais lorsque j’ai transpiré le plus, c’est lors d’une crise de paludisme à N’Djamena. J’étais avec mon boy, un petit gars très gentil qui priait Allah et disait tout le temps: «Il va crrrrever, le patrrrron!»

Questions fantômes

Quelle est la question que vous détesteriez qu’on vous pose?

Elles m’ont déjà toutes été posées!

Quelle est la question qu’on ne vous a pas posée?

Je n’ai jamais eu l’occasion de m’exprimer sur mes défauts. J’ai beaucoup de griefs à mon égard: je suis plus un bonhomme de synthèse que d’analyse. Or faire des synthèses, c’est bien pour les conférences mais pas pour la recherche. D’un point de vue scientifique, j’ai un manque dans l’analyse. Je n’ai pas été capable d’étudier des ossements sur 800 pages, comme savent le faire mes collègues allemands ou américains.

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