Yvan Rihs détraque la «tuerie généralisée»

ThéâtreLe Genevois monte «Défaut de fabrication» de Jérôme Richer: un sans-faute!

Caroline Gasser et un Roland Vouilloz digne de Marlon Brando: deux petites mains prisonnières d’une machine asphyxiante.

Caroline Gasser et un Roland Vouilloz digne de Marlon Brando: deux petites mains prisonnières d’une machine asphyxiante. Image: CAROLE PARODI

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Yvan Rihs est un essaim d’abeilles à lui seul. Son esprit affûté circule et butine comme s’il pullulait d’intelligences interconnectées. Rien d’étonnant à ce que cet amoureux des lettres, ce radar de la mise en scène (on lui doit Cinq jours en mars ou Les Aventures de Huckleberry Finn), ce pédagogue adulé au sein de la filière préprofessionnelle d’art dramatique du Conservatoire se dépasse en se frottant à un texte lui-même soucieux de la ruche sociale: celui que signe l’auteur dramatique Jérôme Richer, Défaut de fabrication, Prix de la Société suisse des auteurs en 2012. Pour obtenir un carré gagnant intégralement genevois, on n’omettra pas les ouvrières colossales que sont Roland Vouilloz et Caroline Gasser, pour la première fois réunis sur un plateau. Interview de leur vibrant bourdon.

«Défaut de fabrication» se concentre sur un couple issu de la classe ouvrière. Un milieu que vous connaissez?

On en sait tous quelque chose, ne serait-ce qu’en participant à la grande machinerie dont les ouvriers actionnent les rouages. Comme spectateurs, consommateurs, travailleurs ou artistes, nous appartenons à un système de tuerie généralisée qui met à mal notre humanité. Ce spectacle pénètre une réalité, un rapport au travail, au corps, à l’intime, sans s’apparenter au documentaire. L’état d’épuisement des personnages, même dépourvus des mots pour le nommer, nous le partageons d’une manière ou d’une autre. Au bout du compte, les protagonistes deviennent nos porte-parole, et non l’inverse. Ils disent notre insuffisance, notre fatigue, notre relation au monde.

Comment éviter les écueils du misérabilisme, de l’exotisme ou de la caricature?

Le texte déjoue les préjugés. Il est très personnel, Jérôme Richer ayant été touché par ce monde-là de par ses parents ou ses expériences de travail. Il témoigne au présent, sans passer par l’analyse, la revendication ou le commentaire. Il s’attache à la réalité concrète de ce couple, dans sa cuisine, dans un face-à-face qui nous concerne tous. Un petit décalage, un petit défaut, déséquilibre leur situation. C’est comme s’ils se parlaient pour la première fois, ou la dernière. Les gestes, identiques à ce qu’ils sont d’habitude, soudain, ne se ressemblent plus. On est dans un temps d’exception. Et cela nous renvoie à notre propre rapport au langage plus qu’à un discours préfabriqué sur la classe laborieuse. C’est par là, par cette parole à la fois vitale et impossible, que le texte a une portée politique. On s’identifie même si on vient de Conches, comme moi.

Roland Vouilloz et Caroline Gasser ne s’étaient jamais donné la réplique. Pourquoi eux?

L’homme et la femme, désignés comme tels dans le texte, vivent ensemble depuis trente-trois ans. Mais ils se font face une unique fois. Je tenais donc à ce que les comédiens, avec lesquels je n’avais jamais travaillé auparavant, se confrontent eux aussi à l’inconnu. Cette création est traversée de bout en bout par la notion de première fois. Du coup, elle se rapporte à la représentation elle-même, et nous parle de théâtre. J’ai beaucoup travaillé sur la distribution, j’avais l’intuition dès le départ de la confier à Roland et Caroline. Il leur faut se mettre dans un véritable état de porosité mot après mot, geste après geste. Tout doit participer au dialogue. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils donnent d’eux-mêmes.

Vous qui formez des acteurs depuis quinze ans, qu’éprouvez-vous devant pareilles pointures?

C’est à la fois très différent et très semblable. Nous sommes tous bercés par le même amour du théâtre, de la rencontre, mais les expériences des uns et des autres diffèrent. Les deux pratiques se répondent énormément entre elles. J’ai la sensation d’un grand melting-pot où viennent se déverser tous les secteurs de ma vie – de prof, de papa, de metteur en scène, d’ami. L’urgence, au lieu de m’écraser, fait place à une sorte d’unité perdue.

Comment le projet est-il né?

Lors d’un festival des écritures contemporaines, à Caen, j’avais été désigné en 2016 pour monter un autre texte de Jérôme Richer, Avant que tout s’effondre. Un peu plus tard, je proposais à Hervé Loichemol, directeur de la Comédie, un projet autour de Samuel Beckett. Mais il en avait déjà dans sa saison, et il a préféré me proposer Défaut de fabrication. Je lui ai raconté mon aventure à Caen et, ni une ni deux, Hervé m’a associé à la création. Le défi fut lancé pour moi de me mettre au service de l’écriture de Jérôme à nouveau.

Que dire de cette écriture?

Très rythmique, proche d’une parole qui se cherche, qui fait comme elle peut, qui avance nerveusement, avec beaucoup d’impasses, beaucoup de ruptures, beaucoup de points mais pas de points de suspension. Je l’ai appréhendée comme une partition. Épurée mais potentiellement prête à déborder. Elle a aussi une forte composante épique, qui raconte, qui se projette, qui emporte les corps et renvoie à une réalité universelle. On a très peu parlé avec Jérôme pendant les répétitions, il nous a laissés travailler en toute indépendance.

Sur quoi insistez-vous surtout dans votre mise en scène?

J’ai une approche très écrite. Je ne range pas d’un côté le texte, d’un autre la scénographie ou la lumière. Je cherche à réunir le tout. Quant à la musique, son enjeu est ici quasi opératique. Elle inclut celle des mots, du langage. Avec le sonorisateur-compositeur, David Scrufari, on n’a pas plaqué la musique au dernier moment, comme un ornement. Elle fait au contraire partie du projet dès le départ. Les bruits, les gestes, les objets y tiennent une part cruciale. Tout concourt à donner l’impression d’une masse prête à exploser. Par un simple effet de décalage, un mouvement intérieur qui pousse à dire «ça suffit», la cuisine devient le monde entier, en train de s’effondrer, avec un enjeu de vie ou de mort. (TDG)

Créé: 25.01.2018, 19h25

Critique

Défaut de fabrication
Texte de Jérôme Richer, mise en scène d'Yvan Rihs, avec Caroline Gasser et Roland Vouilloz

Ce n’est pas l’heure, mais il rentre du travail. Devant Les Feux de l’amour, elle ne l’attendait pas si tôt. Ce simple grain de sable dans la mécanique qui règle le quotidien de l’ouvrier d’usine et de la femme de ménage, et c’est leur vie entière qui va se jouer. Le temps d’une représentation théâtrale, rien n’obéit plus aux règles. Les bouteilles de bière, le frigo, le robinet d’eau, les placards, les murs, même, se rebiffent. Lui – un Roland Vouilloz au sommet de son art, d’une envergure rappelant Marlon Brando –, suffoque carrément, comme un poisson hors de l’eau, alors qu’il mesure ce que son simple refus de coopérer aurait pu lui épargner de fatigue, de déclin, fût-il survenu plus tôt. Elle – Caroline Gasser, funambule soudain prise de vertige – voit l’un après l’autre ses automatismes lui échapper. Zoom avant, zoom arrière, l’estrade portant leur cuisine avance puis recule tandis que les phrases musicales s’insinuent dans un dialogue qui, par moments, frise l’excès de pathos. Une pièce de la machine a du jeu, dit-on: surtout, surtout, ne pas la revisser! Yvan Rihs y déploie, comme le poète Francis Ponge, son parti pris des choses. Et des humains.

La Comédie, jusqu’au 9 fév., 022 320 50 01, www.comedie.ch

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