Yannick Noah: «Je suis capable de me mettre de belles murges»

RencontreLorsque le saint patron du tennis français sort un nouvel album de chansons, c’est l’occasion de discuter chefferie traditionnelle, sens de la justice et sensations fortes.

Yannick Noah, 59 ans, hier tennisman, puis coach, aujourd'hui chanteur, homme d'affaires et chef de clan.

Yannick Noah, 59 ans, hier tennisman, puis coach, aujourd'hui chanteur, homme d'affaires et chef de clan. Image: Goledzinowski

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Un jour en terrasse avec Yannick Noah. Il souhaitait boire une bière. Il l’a eue. «Mais oui! Mais c’est la belle vie, ça! Merci!! Santé!!!» Son paquet de cigarettes est vide. Noah trinque. Puis répond tranquillement. À 59 ans, l’ancienne gloire du tennis, l’ex-coach de l’équipe de Coup Davis – dernière victoire en 2017, défaite contre la Croatie l’année suivante – met dans «la mélo» sa petite touche reggae et un grain de morna cap-verdienne dans cette variété légère que constitue son nouvel album, «Bonheur indigo». L’année prochaine, le chanteur reprendra la route des concerts. L’an passé, il est devenu chef de clan au Cameroun. Ici, la chanson. Là, le peuple. Des actions caritatives encore. Au Cameroun, la famille Noah circule dans les hautes sphères, tandis que le gouvernement de Paul Biya reste un régime autoritaire. À Yaoundé, Yannick Noah construit des immeubles haut de gamme. Voilà également un homme d’affaires avisé. La parole est à lui.

Si on croise indigo et Cameroun sur internet, on trouve une société d’impression numérique.

Rien à voir. Ç’aurait pu aussi bien être des parkings en France.

Indigo, bon, ça donne sa couleur à l’album?

Le titre d’un album, le prénom d’un gamin… Ça peut partir dans tous les sens. Moi, j’avais envie de parler de bonheur. Je me sentais assez courageux pour le faire.

Courageux?

Il se trouve que j’étais en pleine mer quand l’idée m’est venue. Cette immensité à 360 degrés, le vent, l’air, les éléments. Et ça va… (soupir d’aise)

Mais ce texte, ça dit quoi? Le titre de la chanson, ce n’est plus «Bonheur» mais «Alerte indigo»…

Qu’est-ce que ça vous inspire?

L’actualité des migrants en Méditerranée. Ou alors pas du tout.

Intéressant… Pour moi, c’est une fin de soirée flippée, une mauvaise descente, un bad trip. Tout à coup, il y a un flash: il faut arrêter, il faut partir, tourner la page. Sortir du courant. Fin de la vidéo.

Un «bad trip»? C’est votre parcours de vie?

Forcément. Je cherche constamment l’équilibre. Arrive un âge où on veut du positif. Pour mes gosses, pour mes petits-enfants. Soyons conscients des belles choses, protégeons notre planète. Mais n’oublions pas qu’un apéro avec un pote, c’est bien quand même.

La planète, alors?

On se sent beaucoup plus concerné quand on la regarde.

On peut parler tennis aussi?

Il y a un lien. C’est l’autre, c’est le partage. Faire le coach, c’est être le grand frère. Le public ne voit que le match. Mais ce qui reste, c’est une forte amitié, une histoire de vrais camarades. J’aime le sport pour l’émotion, le moment où tout le monde s’embrasse. Pareil en musique: on a le disque; derrière, il y a les gens qui l’ont fait.

Sport ou musique, même exaltation?

C’est vraiment différent. Le match est une souffrance. Suivie d’une brève délivrance au moment de la balle de match. Sur 300 tournois, j’en ai gagné 23. Je suis donc reparti défoncé 277 fois. Et dans un match, la moitié du public est contre vous. En musique, dès lors qu’on a le luxe d’avoir un public, on se présente devant les gens qui vous aiment. Pour les décevoir, il faut vraiment être mauvais. Alors, je donne tout. Et je reçois beaucoup. La scène devient une drogue. On pourrait s’y noyer. Personnellement, j’essaie d’en sortir régulièrement. J’aime oublier le personnage public, pour redevenir spectateur. J’aime regarder, écouter, lires les autres. J’aime être anonyme, c’est ainsi que je me nourris le mieux.

Facile, l’anonymat?

Oui. Car je sais le rôle qu’on attend de moi.

Si vous n’aviez pas embrassé une carrière sportive, auriez-vous souffert pour la scène?

Je suis toujours dans l’excès. Je suis fasciné par l’idée d’aller au bout, d’aller loin. Les années 70 me fascinent pour cela. Je suis capable de me mettre des belles murges. Heureusement, durant les trente-cinq premières années de ma vie, le sport m’a imposé son hygiène de vie.

Votre cadre de vie, c’est aussi le Cameroun. Votre père, Zacharie, est décédé il y a deux ans. Vous voilà à votre tour chef de clan.

C’est plusieurs vies en une. Chef, je l’étais déjà depuis un moment. Ça a été officialisé. Il y a eu un rituel, intense. Au Cameroun, on fête les morts. La tradition veut cette «libération», les gens sont imprégnés de cela. On danse, on chante. C’est un exercice… différent. Quand je pars de France pour arriver au Cameroun, je ne parle plus comme je vous parle: c’est quelque chose entre mon dialecte et un accent naturel que je prends sur place.

Vous avez votre réputation en Europe comme au Cameroun. Quel est le lien entre les deux?

J’ai grandi au Cameroun jusqu’à 12 ans. Puis je suis parti sur la route. Pour y retourner régulièrement. Au Cameroun, il y a un profond respect pour mon parcours. J’y suis beaucoup plus populaire que nulle part ailleurs.

Ah oui?

C’est très fort. Il y a, au Cameroun toujours, un sultanat, le Foumban – un million et demi de personnes – qui a son roi. J’ai été intronisé prince. Quand je marche dans la rue, les gens se prosternent, se mettent à genoux. C’est très étrange pour moi qui ai une double culture. Je respecte la tradition. Mais je suis également joueur de tennis. Tu reviens, tu es prince. Et puis chef de clan! Je suis né avec ça. Depuis le premier jour, c’est comme ça. Le Noir et la Blanche, je les ai vus s’aimer. Je viens de ça. Alors, je passe de l’un à l’autre. À ma façon. Moi, je suis toujours touché par la victime, celui qui se fait voler, qui se fait violer, qui souffre. Le Cameroun a été une colonie française, des restes sont encore bien présents. Je me sens souvent Camerounais.

Êtes-vous un Camerounais idéaliste, concernant la justice sociale notamment?

Premièrement, j’ai besoin de survivre. Au quotidien. Psychologiquement. Il y a beaucoup de tiraillements. Ça a commencé quand j’étais môme. À l’âge de 20 ans, quand je gagnais en France, j’étais Français, quand je perdais, j’étais Camerounais. Ça m’avait surpris. Avant de réaliser que c’était la même chose de l’autre côté. On n’est jamais vraiment accepté, ou alors certains jours seulement. Mon grand-père m’a toujours dit: «Tiens-toi droit et fait en sorte de ne jamais rien devoir à personne.» J’essaie. D’être indépendant, libre. Et quand j’ai encore de l’énergie, j’essaie de partager. Le chef du village doit partager.

Vous chantez au Cameroun?

J’y ai donné des concerts. Beaucoup de mes chansons sont apprises dans les écoles, bien plus qu’en France. «Les lionnes», «Aux arbres citoyens», «Simon Papa Tara». Parce que c’est Yannick, l’ambassadeur du Cameroun dans le monde.

Papa Tara était votre grand-père…

Le vrai chef, oui. Lui consacrer une chanson est un acte très respecté.

Désormais, le chef, c’est vous.

C’est une responsabilité. C’est lourd. Et je n’ai rien demandé!

Créé: 12.10.2019, 12h54

Son «Bonheur indigo»

N’y cherchez pas le frisson des expériences révolutionnaires. Mais le bonheur, pourquoi pas. Yannick Noah sort son onzième album: c’est de la joie, des rythmes qui pétillent,
des textes – même quand ils sont parfois plus sombres – qui sourient à pleines dents. Doucement chaloupé, savamment produit, parfaitement lissé, le Noah nouveau chante «La mélo», «Namaste», «Baraka» et «Peau Lisse Man».

Yannick Noah, «Bonheur indigo», Sony. En concert le 19 nov. 2020 au Théâtre du Léman.

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