Yann Arthus-Bertrand, écolo perdu relié au ciel

Parole, paroleLe photographe militant montre quarante ans d’images chez Bel-Air Fine Art à Genève. Voyant la planète mourir, il en appelle à l’amour.

Image: Laurent Guiraud

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Il a le regard clair des grands lacs que désavoue une disposition aux tempêtes. Lorsqu’il franchit, en retard, le seuil de Bel-Air Fine Art, Yann Arthus-Bertrand n’est qu’agitation. Il doit donner une conférence dans l’après-midi et l’informatique fait des caprices. On redoute un instant que notre rendez-vous ne pâtisse de ces aléas. Mais le photographe français de 73 ans n’est pas homme à se laisser démonter. Les dizaines d’invités conviés au déjeuner donné en son honneur patienteront: dire sa vie, son travail et ses révoltes passe avant les mondanités.

«J’espère qu’il n’y aura pas de viande à midi», lance-t-il en jetant un regard inquiet vers le buffet. Puis il assoit sa stature d’aventurier sous une magnifique photo du Sahara après la pluie. L’image fait partie d’une belle rétrospective que lui consacre la galerie sise à la rue de la Corraterie. L’exposition montre beaucoup de facettes de son œuvre militante, des images ultraconnues de «La Terre vue du ciel» à ses clichés d’animaux, en passant par les portraits de célébrités. Entretien à tu et à toi avec un enthousiaste intarissable et exigeant.

D’où vous vient votre attachement à la nature?
Je m’y intéresse depuis que j’ai 20 ans. C’est aussi à cet âge que je tombe amoureux de la mère de mon meilleur ami. J’ai vécu dix ans avec cette femme qui m’a guidé et fait confiance. Elle possédait un château en très mauvais état dans l’Allier. Ensemble, on a créé une réserve zoologique avec beaucoup de bêtes en liberté, des lions, des cerfs. Je suis très entrepreneur, et lorsque je suis parti, il y avait 250'000 visiteurs par an.

Vous aviez envie de voir le monde?
Jane Goodall était mon idole, j’avais lu son chef-d’œuvre, «Les chimpanzés et moi». Pour la première fois, quelqu’un étudiait les animaux non pas en leur donnant des numéros mais des noms: je rêvais de faire de même avec les lions. J’ai rencontré ma femme, Anne, et on est partis au Kenya. J’aspirais à devenir scientifique, en préparant un doctorat sur le comportement des lions dans le Massaï Mara.

Comment êtes-vous venu à la photographie?
Les lions ont été mes professeurs de photo. J’étais amateur, mais j’ai entamé avec eux un travail sérieux et quotidien. Je suis devenu pilote de montgolfière pour gagner ma vie. Je me suis aperçu de l’importance des prises de vues aériennes pour la recherche scientifique. Et comme à l’époque, cette vision du ciel n’était pas familière, j’ai très vite vendu tous mes sujets à la presse à notre retour en France.

Comment est arrivé «La Terre vue du ciel»?

C’est le sommet de la Terre de Rio, en 1992, qui m’a lancé dans ce long projet de photographie aérienne. Ce travail s’est avéré compliqué: il fallait des financements, des autorisations, des pilotes. J’ai pris des risques, hypothéqué ma maison. Mon ami le journaliste Philippe Tesson m’a dit une chose très vraie récemment: nous avons eu de belles vies car nous n’avons pas eu peur de notre chance. J’étais un peu fou, je le suis toujours!

Ce grain de folie vous habitait-il déjà enfant?
J’étais un gamin extrêmement compliqué, un sale gosse. Je détestais l’école, je détestais la vie de mes parents. J’étais vraiment rebelle, j’ai été viré de 14 établissements scolaires. C’était très violent. Je suis parti de chez moi à 17 ans. J’ai eu une période très trouble et j’ai fini comme acteur de cinéma.

«La Terre vue du ciel» sort en 1994 et récolte un succès phénoménal. Ça vous a surpris?
C’était comme gagner au loto. Normalement, quand tu fais un livre, tu en vends 20'000. Là, on en a écoulé 4,5 millions. J’ai eu la chance inouïe que tous les musées refusent ce sujet parce que ça n’était pas noir et blanc, ça faisait trop magazine ou carte postale. Je n’étais pas vu comme un artiste – je me considère moi-même plutôt comme un témoin. Du coup, on a inventé les expositions de rue et j’ai eu des demandes du monde entier. Ce travail m’a fait prendre conscience des liens entre la biodiversité, la pauvreté et la pollution. Il m’a transformé en activiste.

Vous considérez-vous comme écologiste?
Je suis militant depuis que j’ai 20 ans, mais il faudrait être con pour ne pas être écologiste aujourd’hui. Je suis toutefois un écolo un peu perdu. Quand on voit les chiffres sur le changement climatique, les rapports sur la sixième extinction de masse, c’est épouvantable. Je crois que l’amour, en fin de compte, sauvera le monde. Je plaide pour une révolution spirituelle. On est incapable d’inverser la courbe de la croissance qui va tuer la planète mais dont on dépend tous. On va dans un mur, et peut-être va-t-on retrouver ces valeurs essentielles de compassion, d’empathie, de partage.

Vous vous êtes toujours décrit comme un optimiste. Est-ce encore le cas aujourd’hui?
Vivre, c’est être optimiste. Ma vie montre qu’on peut changer des choses et réaliser ses rêves. De toute façon, la vie aujourd’hui est une contradiction permanente. On est tous à gueuler contre Monsanto, mais on ne mange pas bio: sinon il n’y aurait pas de Monsanto.

Êtes-vous végétarien?
Oui. Pas depuis très longtemps, peut-être cinq ou six ans. La souffrance animale dans la production industrielle est insupportable. On mange du cochon sans savoir comment il a été élevé, c’est de la matière, ça n’a plus aucune valeur. En fait, j’aurais dû être végétarien depuis très longtemps. Végane, même. Mais ça n’est pas facile.

Depuis plus de quarante ans que vous survolez la planète, avez-vous constaté une évolution?
Elle est dramatique. En France, 30% du territoire est traité avec des pesticides. On a perdu 30% des oiseaux et 80% des insectes volants, et on n’est pas capable de s’arrêter. Les hommes politiques manquent incroyablement de courage.

Que pensez-vous de cette jeunesse qui marche pour le climat?
C’est le miracle que j’attends. Si deux milliards de jeunes se mettaient à faire grève, ça changerait le monde. La petite Greta (ndlr: Thunberg, une adolescente suédoise militant pour le climat), par exemple, est merveilleuse. À 16 ans, elle est tellement radicale, c’est elle qui a raison sur tout. On devrait tous être angoissés par ce qu’on va laisser. Je ne crois pas en Dieu, mais on a l’impression qu’elle est reliée directement avec le ciel.

Êtes-vous fier de ce que vous avez accompli?
Pas du tout, non. Réussir sa vie professionnelle, ce n’est pas très difficile. J’ai une chance formidable de faire ce métier, qui comporte une vraie responsabilité. Mais la portée de ce que je fais ne m’obsède pas. Je ne suis jamais content de rien, je passe mon temps à critiquer. Et surtout, je pense toujours à ce que je vais faire demain. J’estime qu’agir rend heureux et que le fait de partager rend meilleur. Je ne suis pas croyant, mais les gens que j’admire le plus le sont souvent. Comme le pape François, qui est très engagé pour l’écologie.

«Yann Arthus-Bertrand, 40 ans de photographie»
Jusqu’au 6 juillet chez Bel-Air Fine Art, rue de la Corraterie 7.

Créé: 22.06.2019, 13h06

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Avec les femmes et contre les armes: les nouveaux combats

Parlez-nous de votre film «Woman», qui sort bientôt.

On est allé à la rencontre de deux mille femmes dans le monde afin qu’elles parlent de la famille, de leurs enfants, d’éducation, de sexualité, d’argent, de la violence. Ça n’est pas un film sur la violence, même si elle est évoquée, par le biais des femmes défigurées à l’acide ou de celles qui sont violées au Congo.

Il y a aussi de l’humour, car les femmes sont beaucoup moins coincées que les hommes, notamment quand elles parlent de sexe. Leur liberté de ton a été une découverte pour moi. J’ai changé d’avis sur ma mère, ma femme, mes sœurs, à travers un aspect particulier: celles qui ne veulent pas être mères. J’avoue qu’avant, j’étais sceptique. Mais j’ai pris conscience qu’avoir des enfants pour une femme revient à perdre sa liberté et je comprends que certaines s’y refusent.

Pour en revenir à l’écologie, selon moi, toutes les grandes figures sont féminines, comme Dian Fossey ou Jane Goodall. Ou la petite Greta.

Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui?
Je suis devenu un activiste contre la vente d’armes. Je ne comprends pas que mon pays, celui des droits de l’homme, soit le troisième vendeur d’armes au monde. Le déclic s’est opéré lorsque j’étais à Mossoul, juste après sa chute.

On y réalisait des portraits de femmes yézidies extrêmement blessées. Il y avait des cadavres partout, ça sentait la mort. Je me suis rendu compte que des avions français avaient fait ça. Comment peut-on parler d’environnement et de vivre ensemble en continuant à vendre des armes?

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Bio express

1946 Naissance le 13 mars à Paris, dans une famille de médaillistes-joailliers.
1976 Yann Arthus-Bertrand part pour le Kenya afin d’étudier et photographier les lions. Il devient pilote de montgolfière.
1994 Sortie de «La Terre vue du ciel», best-seller absolu du livre illustré, vendu à plus de 4 millions d’exemplaires.
2005 Création de la fondation GoodPlanet, dans le but de compenser ses émissions carbone.
2009 Réalisation de «Home», premier long-métrage. La même année, le photographe est nommé ambassadeur de bonne volonté du Programme des Nations Unies pour l’environnement.
2015 Sortie du film documentaire «Human».
2019 Espère présenter «Woman» en ouverture de la Mostra de Venise.

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