Walead Beshty, la discipline du hasard

Art contemporainLe Mamco expose l’artiste anglo-américain qui laisse le temps et les autres agir sur son œuvre.

Vidéo: Steeve Iuncker-Gomez

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L’objet d’art ne connaît pas la finitude. Il n’est pas non plus le produit du travail d’un unique auteur. Fruit d’un labeur collectif, l’œuvre se transforme au gré du temps, des déplacements et des manipulations. C’est ce que Walead Beshty entend prouver aux visiteurs dès qu’ils pénètrent dans le Musée d’art moderne et contemporain de Genève (Mamco). L’artiste anglo-américain, auquel l’institution consacre actuellement une rétrospective, a recouvert le sol de l’entrée de dalles en miroirs, sur lesquelles chaque passage est susceptible de laisser une cicatrice, tache ou fissure.

S’approprier le rien

Né à Londres en 1976 mais élevé à Los Angeles, le plasticien s’est notamment fait connaître grâce à ses «FedEx Sculptures». Dès 2007, Walead Beshty réalise des cubes de verre feuilleté aux formats exacts des cartons conçus par la compagnie de transport, matérialisant ainsi leur néant. «FedEx a pour particularité d’avoir copyrighté la taille du vide de ses boîtes, explique Lionel Bovier, directeur du Mamco. S’approprier le rien est, en soi, quasiment un geste d’art conceptuel!»

L’œuvre n’existe pas avant d’avoir voyagé au moins une fois – son titre évolue d’ailleurs au fil des expéditions. Dûment apposés sur les emballages présentés avec leur contenant, les bordereaux attestent les déplacements à travers le globe en fonction des lieux d’exposition. Petit à petit, les cubes subissent des dommages, stigmates du soin tout relatif dont font preuve les divers manutentionnaires. Marquées comme des corps, les sculptures de verre rendent apparent ce qui ne l’est pas: grâce à ce protocole, l’artiste révèle la violence de la globalisation, interroge le statut de l’œuvre d’art et le rôle des institutions qui les montrent.

Témoigner de ce qui est usuellement invisible ou volontairement escamoté. Voilà également le propos d’une série de sculptures en cuivre datant des années 2010. Extrêmement sensible à l’eau et à l’acidité, ce matériau s’oxyde au toucher. Walead Beshty use de cette particularité pour signifier l’effort d’équipe que nécessitent la production et la présentation d’œuvres d’art: les pièces portent les marques de doigts de ceux qui les ont manipulées. «Dans l’art minimal, on faisait tout pour que l’objet apparaisse vierge de traces, comme directement projeté de l’esprit de son auteur, rappelle Lionel Bovier. Ici, au lieu de disparaître, le travail apparaît.»

Accidents et perturbations

L’accrochage propose aussi de très beaux photogrammes, qui ont marqué l’entrée du Californien sur la scène artistique au début des années 2000. Apparemment abstraites, les images disent en fait leur propre processus de fabrication. D’abord froissées en boule, de grandes feuilles de papier photosensible sont ensuite exposées à la lumière et développées en noir et blanc ou en couleurs. Plus loin, d’autres tirages encore plus imposants présentent des compositions résultant d’accidents de machine ou de perturbations dues à des aimants. «Une partie de l’opération est laissée au hasard, mais il y a une conduite claire quant à l’esthétique générale, souligne Lionel Bovier. Les œuvres de Beshty sont toujours produites par un script.»

Le plasticien mène aussi une réflexion sur le rebut, inscrite dans «une forme poétique du débris», selon la formule du curateur. Là, il unit en les cuisant des restes de céramiques trouvés dans une manufacture mexicaine. Il démantèle, ici, des imprimantes ou des ordinateurs pour en reconnecter les circuits dans le désordre, détournant les processus techniques; ou il scinde et troue, enfin, des téléviseurs, lesquels n’émettent plus que des images résiduelles.

Broyeuse et agrégats

Si ce dernier corpus paraît moins probant, on appréciera en revanche l’exquise ironie des «Selected Works» («Œuvres choisies»). Ces amples tableaux sont constitués d’anciennes réalisations de l’artiste passées à la broyeuse et agrégées en pâte. Affichées au mur comme le serait une marine ou un portrait historique, ces pièces posent avec un rien de perversité la question de la limite de l’œuvre. Dans l’écosystème de Walead Beshty, tout participe de l’art: même le compost finit au musée.

Walead Beshty Jusqu’au 8 septembre 2019 au Mamco, 10 rue des Vieux-Grenadiers. Entrée gratuite. www.mamco.ch


Écrans en flammes, quête du poil et éditeur débridé

Parallèlement à la rétrospective vouée à Walead Beshty, le Mamco organise plusieurs autres expositions, liées à des donations ou des activations de pièces des collections. Avec «Quicksand 2», John M Armleder présente un dispositif bric-à-brac, espèce de métaphore du musée ou de l’atelier de l’artiste, où coudoient sur de longues étagères toutes sortes d’objets hétéroclites.

Plus loin, on découvre une grande installation du maître sud-coréen de l’art vidéo Nam June Paik. Intitulée «Fire Piece», elle est composée d’un tas apocalyptique de téléviseurs noirs diffusant des images de destruction par le feu. C’est une vaste enquête sociologique sur le cheveu qu’a menée la Hongroise Klara Kuchta dix ans durant, collectant des centaines de mèches témoignant de phénomènes de mode ou de quêtes identitaires – l’archive compte même un bout de la tresse qu’Ulay et Marina Abramovic avaient nattée en commun.

Un accrochage offre un aperçu de la collection du galeriste Gilles Dusein, mort du sida en 1993 à l’âge de 34 ans. Ailleurs, un autre galeriste, né à Genève, est à l’honneur: Claude Givaudan, issu de la célèbre famille des parfumeurs. Travaillant avec la génération des nouveaux réalistes, il s’est distingué en éditant de nombreux multiples d’artistes, des estampes, des sculptures ou des disques. Usant de matériaux incongrus dans l’univers des livres, il a développé une production d’une originalité débridée, comprenant, entre autres, une boîte à poèmes remplie de balles de ping-pong.

Créé: 17.06.2019, 19h55

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