«Les vrais clowns sont des chamans», dit Slava

SpectacleL’artiste a ouvert les portes de son monde extraordinaire, un laboratoire de création aménagé près de Paris. Confidences.

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La neige arrivera en avance, cette année. D’ici quelques jours et pour sept représentations exceptionnelles, elle soufflera en tourbillons sur Lausanne. Entre rires et larmes, entre mimes et gros effets spectaculaires.

Avec, surtout, le merveilleux, la mélancolie loufoque et la sorcellerie clownesque du Slava’s Snowshow, le spectacle aux 5 millions de spectateurs, qui voyage à travers le monde depuis bientôt 25 ans. Son créateur Slava Polounine (66 ans) et ses étranges créatures délurées prendront leurs quartiers au Théâtre de Beaulieu du 16 au 20.

En attendant leur retour dans la capitale vaudoise, le célèbre artiste russe nous a ouvert les portes de son Moulin Jaune, un domaine enchanteur où règne l’esprit d’enfance, un havre coloré et théâtralisé qui – sur près de 3 hectares d’art brut et de féerie fellinienne aménagés en région parisienne – constitue le terrain d’expérimentation, philosophique autant qu’artistique, du créateur génial. S’y croisent au gré de l’année des saltimbanques, des artisans ou simplement des «fous», «toutes les personnes qui accueillent la vie avec bonheur et avec joie». Interview.

Que représente, pour vous, le Moulin Jaune? Un repaire, un refuge vers l’enfance, une source d’inspiration?

Ce qui m’intéresse depuis quelque temps, c’est de créer ma vie de la même manière qu’un spectacle. J’imagine un monde et, ensuite, j’essaie de l’élargir autant que possible. Pour créer quelque chose de vrai et de bon, c’est indispensable d’avoir un environnement favorable. Il y a des metteurs en scène qui commencent par créer le spectacle complet, puis rectifient, corrigent. Moi, c’est tout l’inverse. Je vais trouver un petit détail qui est génial et c’est cela que je vais amplifier. Vous savez, on parle beaucoup du Snowshow parce qu’il est spectaculaire et tourne dans le monde entier.

J’ai, pourtant, de nombreux autres projets en cours et déjà plus de 28 créations à mon actif, avec des choses parfois très simples qui ne font pas dans la démesure. Mais, quoi que je fasse, j’essaie toujours de le faire à travers un filtre de clownerie, de liberté, d’amusement. Le Moulin Jaune est donc un laboratoire de cette approche du quotidien, un espace de vie et de jeu, un lieu en perpétuelle évolution et voué à l’imaginaire.

Qui a droit de cité, au Moulin Jaune?

Stanislavski, le grand comédien et metteur en scène russe, disait à son époque: «Râleurs et cyniques, restez hors du théâtre!» Il n’y a donc autour de moi que des gens amoureux de la vie. C’est la même chose quand je recrute un artiste pour mon équipe car je ne découpe pas mon monde en tranches. Tout ne fait qu’un.

Au point de confondre le réel avec la fantaisie, de ne laisser aucune place pour le sérieux de l’existence?

Mais… La clownerie est quelque chose qui inclut tout: du comique au tragique. Lorsque le jeu, c’est la vie et que la vie est un jeu, tout devient authentique. Rien n’est pénible. Quand on joue, sur scène, c’est comme si l’on amplifiait l’existence, pour lui donner de la puissance, une sonorité, avec tout ce qu’elle implique de triste ou de joyeux. La fantaisie et l’imagination sont donc, en réalité, des clés dont on se sert pour ouvrir «l’inexistence»…

Des clés pour éviter la peine, aussi. Derrière son masque, votre clown est-il parfois déprimé?

Ma vie n’a pas toujours été telle qu’aujourd’hui. Comme beaucoup de gens, j’ai vécu un grand nombre d’événements dramatiques. Il fut un temps où je n’avais qu’un coin dans une pièce qui ne m’appartenait même pas. Ma façon de faire était toujours la même: face aux difficultés, c’est un plaisir que de trouver une solution élégante pour s’en sortir. Il y a deux mois, par exemple, une crue a inondé tout le domaine. Les gens nous appelaient pour proposer leur aide et venir réparer les dégâts. Cela a été une fête, une aventure superbe et unique, avec des rencontres et de nouvelles impressions.

Vous vivez désormais en France. Quel est votre rapport avec la Russie d’aujourd’hui?

Je vis partout. Ces trois dernières années et jusqu’à peu, j’étais directeur du cirque de Saint-Pétersbourg. J’ai pour habitude de me trouver, géographiquement parlant, là où sont mes projets. Certaines années, je ne passe que 3 semaines au Moulin Jaune, d’autres plusieurs mois.

Mais que vous inspirent les tensions actuelles qui remettent la Russie au-devant de la scène internationale? Avant la chute du mur de Berlin, vous aviez, par exemple, lancé la «Caravane de la Paix», un carnaval ambulant qui emmenait des dizaines de théâtres à travers l’Europe…

Un clown n’est jamais dans une lutte. Aucun esprit de combat ni arrière-pensée! Il n’attaque jamais, il défend toujours. Son rôle est d’unir. Jango Edwards peut, par exemple, jouer, un jour en Israël et, le lendemain, en Palestine. Dans les années 1980, quand je faisais mes spectacles en Union soviétique, je ne m’intéressais pas du tout aux hommes politiques. Le clown est l’enfant gâté de son peuple et de sa nation. On le laisse tout faire car il est en charge de la préservation de l’humanisme.

Du démoniaque, aussi, quand on pense au clown triste?

Evidemment puisqu’il assure la liaison entre l’humain et ce qui nous est supérieur. Les vrais clowns sont des chamans. Comme eux, ils ont une faiblesse en ce qui concerne leur rapport avec le monde qui les entoure, et une force lorsqu’ils traitent de l’éternel et de l’universel.

Est-ce ce que vous voulez transmettre avec votre «Snowshow», empreint de mélancolie comme de tendresse et de poésie?

Je comble simplement les manques car on a perdu la tendresse dans le monde moderne.

Lausanne, Théâtre de Beaulieu «Slava’s Snowshow», du 16 au 20 novembre. Préloc.: ticketcorner.ch ou fnac.ch www.slavasnowshow.ch et www.moulinjaune.com (TDG)

Créé: 07.11.2016, 09h31

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