La voix française de George Clooney lit «L'Usage du monde»

What elseSamuel Labarthe, comédien né à Genève, donnera lecture du célèbre ouvrage de Bouvier le 2 novembre au Théâtre de Carouge.

Voix onctueuse, œil rieur et chevelure de soie, Samuel Labarthe est le Don Draper de la francophonie. Ci-dessus dans un épisode de la série Les petits meurtres d'Agatha Christie.


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Vous aimez la suavité virile façon Don Draper dans Mad Men? Vous devez donc raffoler de sa variante française, Samuel Labarthe. Et si le nom de ce fils de la Cité de Calvin monté à Paris pour survivre à Gérard Philipe vous est peu familier, allumez votre poste sur France 2 et regardez-le agir dans la série des Petits Meurtres d’Agatha Christie. Ou, pour boire sa seule voix onctueuse, visionnez n’importe quel film doublé en français avec George Clooney, c’est lui que vous entendrez – what else.

Elancé, l’œil vert olive, le nez aquilin, le comédien ayant usé son fond de culotte au Collège Claparède revient début novembre fouler la scène du Théâtre de Carouge. Non pas comme à l’époque, sous la direction de feu son découvreur Georges Wod, mais pour donner, dans le cadre d’une soirée organisée par la Société de lecture, sa scansion toute personnelle de L’Usage du monde de Nicolas Bouvier. Rencontre avec un comédien à la réputation de conservateur, qui cache sous une allure lisse au pH neutre l’ardeur du Genevois de souche.

Vous revoici 53 ans après sur votre terre natale. Ça vous fait quoi?

– Pas tout à fait 53 ans, puisque j’ai quitté Genève à 20 ans! Et puis, je viens régulièrement ici voir ma famille. Je suis resté très lié à la ville. Dès que je le peux, j’accours. Si des événements tels que ma lecture à Carouge m’en donnent l’occasion, je saute dessus.

Vous revendiquez-vous Suisse?

– J’ai un travail que j’ai choisi de faire ailleurs, j’ai fondé une famille à Paris, c’est ce qui décide de ma position géographique. Mais je constate toujours plus à quel point je suis attaché aux valeurs d’ici: l’organisation de la société, l’échelle humaine, la conscience de l’environnement, le sens civique, la liberté qui s’arrête là où commence celle d’autrui…

Réponse intégrale:

Votre formation, vous l’avez suivie au Conservatoire d’art dramatique à Paris. Pourquoi cette émigration?

– Je n’ai pas jamais vraiment choisi le métier de comédien, c’est lui qui m’a choisi. Je ne fréquentais pas les théâtres, enfant, je l’ai découvert au cycle d’orientation, à travers le cours de Roland-François Aebi. Ce prof génial pensait que l’enseignement du français passait par une sortie annuelle au théâtre. Tout a donc commencé pour moi à l’aula de la Florence. Plus tard, au collège, j’ai fait la rencontre déterminante de Georges Wod. Il me portait un intérêt, et tout ce qu’il me donnait, je le dévorais. Nous avons monté un Pirandello en fin d’année scolaire, puis, quand il a pris les rênes du Théâtre de Carouge, il m’a proposé d’y jouer Le Bourgeois gentilhomme. Il a convaincu mes parents, et m’a embarqué dans l’aventure. Lui-même venait d’une tradition du Théâtre National Populaire, dont j’ai tout de suite adhéré aux valeurs. Du coup, je suis arrivé à Paris avec des tics de vieil acteur, et une éthique que j’avais faite mienne. Il y a aussi eu Marcel Bluwal, qui m’a dit: «Ne reste pas à Genève, tu finiras en Gérard Philipe de Carouge, tu as mieux à faire.» Ça m’a décidé à partir. Comme bien des jeunes théâtreux de l’époque.

Aviez-vous un véritable talent ou étiez-vous surtout porté par votre physique?

– Mon physique a eu une influence à double tranchant. Il me destinait aux rôles de jeune premier, mais me desservait en me faisant passer pour un mannequin. Il m’a fallu travailler deux fois plus pour faire oublier mon apparence. Quand je suis arrivé à Paris, mon style n’était plus du tout à la mode, on recherchait les gueules cassées, les antihéros. J’arrivais trop tard. Cependant, je n’ai pas mis la clé sous la porte, j’ai travaillé, poursuivi mon petit bonhomme de chemin, malgré les reproches qu’on me faisait de ne pas «casser le théâtre bourgeois». Trop joli, trop gentil, trop poli, j’ai voyagé avec cela.

Réponse intégrale:

Vous définiriez-vous comme un comédien de théâtre classique?

– A mes débuts, j’étais surtout un acteur qui cherchait sa place. Je me fichais des étiquettes, je voulais juste faire du théâtre. Privé, subventionné, de gauche, bourgeois, peu importe. Si un projet m’intéresse, je me donne à fond, quel que soit le cachet. J’aurais peut-être pu aller plus loin dans les chemins de traverse. Car dans le milieu, c’est vrai, on me perçoit comme un comédien classique.

En 2012, vous entrez carrément à la Comédie-Française. Mais vous quittez le giron en mai dernier, pour vous consacrer à la série télévisée «Les petits Meurtres d’Agatha Christie». Jouez-vous là l’écran contre la scène?

– Quand on m’a proposé de rentrer à la Comédie-Française, je venais de recevoir cette proposition de la télévision. Avec trois films à faire par année, l’administratrice m’a donné son accord. Puis, je suis passé à quatre films par an. Et dans la ruche de la Comédie-Française, ça n’était plus possible, je ne me rendais plus assez disponible. La troupe y travaille continuellement, sur plusieurs projets en même temps. D’habitude, un pensionnaire ne dit pas non, moi j’étais obligé. Même en faisant du mieux que je pouvais, je ne respectais pas mon contrat. Au changement d’administration, j’étais mal à l’aise, j’ai annoncé que je poursuivais avec France 2, et on a résilié le contrat.

Vous considérez-vous d’abord comme un acteur de cinéma?

Le cinéma, j’y ai beaucoup participé, mais je n’y considère pas ma carrière comme particulièrement riche. C’est le hasard qui m’a conduit au cinéma et à la télévision. Le théâtre, lui, m’offre la garantie de ne pas m’abîmer comme acteur. C’est un travail d’artisanat, qu’il faut remettre sur le métier tous les soirs. Pour l’écran, on n’a simplement plus le temps de réfléchir. Je le fais pour changer de grammaire. Si le théâtre s’apparente au marathon, le cinéma et la télévision, eux, font penser au sprint. Au théâtre, on signe son travail; au cinéma, rien ne vous appartient. Mais j’aime l’espace de concentration de l’acteur où qu’il se trouve. Cet éveil, cet affût. En revanche, je déteste croiser mon image ou mon reflet. Je trouve qu’on n’est pas fait pour s’aimer soi-même: c’est aux autres de le faire.

Réponse intégrale:

Vous êtes également le doubleur officiel de George Clooney en français. Cela accroît-il votre sex-appeal?

Cela n’accroît en tout cas pas mon salaire! J’aime bien l’exercice du doublage, il représente un défi. Tout ce qui sert de support à la voix me plaît. Doubler, c’est faire du saut en hauteur. Ça va très vite, et il faut s’identifier à l’acteur qu’on double en plus de reprendre son rôle. Il faut que ça colle au millimètre près.

Réponse intégrale:

Tous médiums compris, quel type de rôle préférez-vous interpréter?

Honnêtement, je ne sais pas. Chaque fois, en lisant le scénario, je pense que je ne vais pas y arriver. C’est même le stress total. Ce qui m’intéresse surtout est d’aller vers l’inconnu. On a plutôt tendance à me proposer des rôles d’hommes jouissant d’une certaine autorité – ministres, commissaires, avocats… J’ai une éducation qui me prédestine aux rôles d’énarques, mais ça me fait chier, maintenant, j’ai donné. J’aimerais bien varier, me risquer, m’aventurer. Or ce n’est pas ce qu’on me demande.

Réponse intégrale:

Vous vous voyez prendre sur le tard un virage dans votre parcours?

Je le souhaite. Passer à l’écriture, à la réalisation, à la mise en scène: une gestation est en cours. Je dois encore travailler ma confiance. Et le risque serait de renoncer à ma pratique d’acteur. J’ai encore des plaisirs à explorer de ce côté-là, à lâcher des blocages, à faire l’apprentissage de la liberté…

Vous êtes à Genève pour une lecture de «L’Usage du monde» de Nicolas Bouvier. Cet ouvrage, c’est votre choix?

C’est l’un de mes livres de chevet, initiatique, philosophique, sprirituel. J’en ai fait une lecture à la Comédie-Française dans une version plus totale, en octobre 2014. Cette fois, je n’en ferai qu’une lecture sèche, dans l’adaptation qu’on en avait faite, en trois parties d’extraits ordonnés selon une logique de récit. C’est un livre qui m’arrache des onomatopées. Je rêve de pouvoir refaire le voyage de Bouvier en allant en lire les pages dans les contrées où il s’est rendu, d’en restituer la mémoire vive à ceux qui l’ont suscitée.

L’Usage du monde, une lecture de Samuel Labarthe Théâtre de Carouge, le 2 novembre à 20 h, 022 311 45 90, www.societe-de-lecture.ch (TDG)

Créé: 17.10.2015, 11h07

La voix de George


Bio express

1962 Samuel Labarthe naît à Genève. 1983 Il entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris. 1988 Il joue Le Cid de Corneille dans une mise en scène de Gérard Desarthe; il est nominé aux Molières pour son rôle dans Oncle Vania; il rencontre l’actrice Hélène Médigue, qui lui donnera trois filles. 2001 Il commence sa carrière dans le doublage – en 16 films, il devient la voix française de George Clooney. 2011 Il incarne Dominique de Villepin dans La Conquête (Xavier Durringer). 2012 Il entre à la Comédie-Française, où il est pensionnaire jusqu’à l’été 2015. Depuis 2013 Il est le commissaire Laurence de la série télévisée Les petits Meurtres d’Agatha Christie.

Quatre questions binaires

En marge de l’entretien, on plonge la jauge dans le réservoir pour vérifier le niveau de spontanéité…

Samuel Labarthe, êtes-vous un animal de midi ou de minuit?

Midi pour le midi de la vie, mais minuit plaisir. Animal de théâtre, je suis plutôt du soir. Minuit, c’est l’heure de la sortie de scène et du souper. Le jour commence.

Préférez-vous Mickey ou Michel-Ange?

Mickey a bercé mon enfance, Michel-Ange ma vie d’adulte. Comme j’ai plus d’années adultes au compteur, c’est le second qui doit primer. Encore que, plus on avance, plus on réalise que les premières années comptent énormément. Je penche tout de même pour l’esthétique de Michel-Ange: Mickey, c’est quand même un petit peu trop subversif!

S’il fallait trancher, vous diriez-vous plutôt militant ou midinette?

Je ne crois pas avoir jamais eu l’esprit de midinette. Militant, alors, pour continuer de présenter les choses auxquelles je crois. Aujourd’hui, du reste, on n’échappe plus à cette posture. Dire oui ou non est devenu un acte militant.

Avez-vous plus souvent l’impression de dominer ou d’être dominé?

Je n’aime pas trop dominer, sinon le paysage. J’essaie déjà de me dominer moi-même, tout un programme. Disons donc que je suis plutôt dominé, mais que je me défends.

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