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«Virus», la fiction qui avait tout prévu

Depuis 2018, le performeur genevois Yan Duyvendak teste un jeu qui tombe à pic.

Plus vrai que nature: un échantillon des 100 participants au «crash-test» du spectacle «Virus», l’automne dernier à Lausanne.
Plus vrai que nature: un échantillon des 100 participants au «crash-test» du spectacle «Virus», l’automne dernier à Lausanne.
CIE Y. DUYVENDAK

Yan Duyvendak? Vous savez, cet échalas d’origine néerlandaise qui sévit à Genève, où il arpente depuis vingt-cinq ans les confins de la réalité et de la fiction, des sciences et de l’art, du peuple et du public, du débat et du spectacle. Prométhée moderne, couronné du Grand Prix suisse du théâtre 2019, il a fouillé les trous noirs dans «7 minutes de terreur», parcouru le globe pour y instruire le procès d’Hamlet – avec ses audiences locales pour jury –, organisé des «ACTIONS» en faveur des réfugiés ou bousculé les représentations de l’ennemi dans «Still in Paradise». À la veille du confinement, il emmenait encore les fidèles de la Comédie, en petit comité «Invisible», révolutionner l’espace urbain en y remuant discrètement. Un véritable apprenti-sorcier, qui, en deux ans, a mis au point «Virus», un scénario que le Covid-19 vient de rattraper.

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce projet fou?

Mon ami le Dr Philippe Cano forme les gouvernements à la gestion de crises sanitaires depuis plusieurs années. Il m’a fait part de son travail dans trois pays d’Afrique occidentale, où l’Union européenne prévoyait un foyer de nouvelles pandémies. Une équipe de chercheurs avait, durant l’épisode du virus Ebola, noté les réactions à privilégier de la part des responsables. Ils ont décidé de les enseigner aux gouvernements alentour. Les expérimentations de Cano, fondées sur les études à disposition, consistaient à réunir les membres des gouvernements concernés pour les soumettre à une demi-journée d’introduction théorique, d’abord, puis, pendant un jour en temps réel, à les confronter à une simulation. Ministres, représentants des médias, organisations gouvernementales, représentants des milieux économiques et des ressources vitales ou chercheurs devaient alors répondre à des «injects», soit des informations fournies par les simulateurs. Leurs réactions influaient sur les différents scénarios possibles, et sur les courbes de mortalité qui en découlaient.

Vous reprenez donc les méthodes de votre ami?

J’y ai trouvé deux choses très belles. D’une part, Philippe me disait qu’on n’arrive à réduire les dégâts d’une pandémie qu’en obtenant des gens qu’ils abandonnent leur cahier des charges. Si un ministre des Finances tient mordicus à maintenir son économie à flot, la pandémie va croître en virulence. Ce n’est qu’en abdiquant ses enjeux personnels pour embrasser des enjeux communautaires que la maladie pourra s’endiguer. L’autre élément qui m’a fasciné, c’est la nécessité absolue d’une collaboration à tous les échelons de la société. Face au Covid-19, les décisions de confinement total ou partiel ont été prises le même jour, sans doute suite à une concertation des États européens. La collaboration s’impose d’une part entre les autorités, de l’autre au sein des populations: d’elle dépend l’avenir de tous. Ces deux principes m’ont donné envie de créer un spectacle-jeu, dont les participants comprendraient que ses règles doivent être transgressées pour gagner. Quelque chose advient d’un renversement théâtral. Et comme, devant la pandémie, personne ne peut réagir autrement qu’avec ses tripes, j’en ai déduit qu’on pouvait distribuer à n’importe quel volontaire le rôle des forces de l’ordre, des ministres ou des directeurs d’hôpitaux. J’ai alors entamé ma propre collaboration avec les développeurs de jeu Kaedama, lesquels m’ont montré qu’on n’incarnerait pas le général en chef, on en assumerait collectivement les charges. Ainsi, nos participants ne jouent pas à être Alain Berset, ils endossent sa responsabilité à plusieurs.

L’OMS n’avait-elle pas prédit une pandémie avant 2025?

Tous les scientifiques savent depuis un moment que la surpopulation et les déplacements facilités augmentent le risque. Ils savaient qu’il fallait s’y préparer, et qu’on ne le faisait pas assez.

À cause du corona, qu’est-ce qui va muter dans votre «Virus»?

Depuis l’irruption du coronavirus en Chine, notre processus de travail est devenu vertigineux. C’était tellement étrange de voir à quel point la réalité nous dépassait! Toutes les décisions dont on avait parlé se prenaient soudain pour de vrai. Au début, nous nous sentions supérieurs, nous critiquions le bien-fondé de ces options. C’était euphorisant. Et surtout très flippant. Maintenant, notre regard change d’un jour à l’autre. Il y a des moments où l’on songe à renoncer à ce projet vu son contexte tragique. À d’autres, il nous apparaît au contraire qu’il puisse revêtir une utilité non plus anticipatoire mais exutoire. Au début des «crash-tests» que nous avons menés avec des joueurs cobayes en Suisse romande ou ailleurs, les gens avaient de la peine à prendre le concept au sérieux. Ce ne sera plus jamais le cas désormais. Chacun a son opinion sur la manière dont la crise est gérée. «Virus» pourrait offrir au citoyen impuissant de prendre les rênes – même ludiques.

Quelles suites entrevoyez-vous à la situation actuelle?

Je ne me prête pas à ce jeu-là! Je ne suis, ni n’ai les moyens d’une pythie. La Suisse en est actuellement à la phase 3, la 4e correspondant à la sortie du confinement, quand l’épidémie se calme et qu’il s’agit de regreffer la société en tenant compte des risques d’une deuxième vague. Je n’ai aucune idée du moment où on entrera dans cette phase-là.

D’après vous, qu’est-ce qui, après cette crise, ne sera plus jamais comme avant?

Tout. Tout sera différent de fond en comble. On vit de telles prises de conscience, sur les règles économiques, sur la mondialisation, sur l’entraide: c’est tout le rapport à l’autre qui se voit bouleversé – et dans «l’autre», j’inclus la nature. Avec les altermondialistes, nous avons espéré le ralentissement. J’espère que les leçons tirées du Covid-19 suffiront à changer le monde.

Et au théâtre?

J’ignore ce qu’il restera de la culture après cela. Économiquement, beaucoup de choses vont bouger. C’est trop tôt pour dire comment le théâtre sortira de là.

«Virus» reste programmé pour novembre à la nouvelle Comédie?

Oui, pour le moment, c’est maintenu.

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