Vincent Thomasset: le marché du travail au pied de la lettre

La Bâtie - Festival de GenèveLe metteur en scène français crée à Genève «Lettres de non-motivation», une douce rébellion par le style. Il s’en explique.

Vincent Thomasset, un sérieux qui donne à travers la mise en scène la mesure de son humour.

Vincent Thomasset, un sérieux qui donne à travers la mise en scène la mesure de son humour. Image: GEORGES CABRERA

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Pour la première fois après quatre spectacles, le jeune quadra Vincent Thomasset monte un texte dont il n’est pas l’auteur. Convaincu de leur théâtralité, il reprend les Lettres de non-motivation rédigées au fil des ans par son ami Julien Prévieux, en réponse à des offres d’emploi qu’il a l’outrecuidance, le soin et l’insoumission de rejeter. S’appuyant sur les personnalités contrastées de cinq comédiens, Thomasset met en scène un acte de résistance qui, aux démonstrations ou aux slogans, préfère le décryptage hautement comique d’un jargon. Au lendemain d’une première qu’il considère comme une étape de travail, l’artiste, bonhomme, répond à nos questions.

A quel point vos études littéraires, à Grenoble, marquent-elles votre travail pour la scène?

Ce n’est pas tant mes études – avortées du reste – que mon rapport de toujours à la lecture, puis, dès l’adolescence, à l’écriture, qui influence mon travail. Car le rapport au savoir qui fait foi dans les universités ne m’a jamais convenu, d’où une production que j’ai réalisée par le passé intitulée Sus à la bibliothèque! J’estime qu’il y a un bon côté et un mauvais côté des mots.

Comment votre parcours croise-t-il celui de Julien Prévieux, dont vous reprenez les justifications écrites pour ne pas postuler?

J’étais en prépa littéraire avec une très bonne amie qui est sortie un temps avec Julien. Il est devenu un proche aussi. J’ai suivi de près son projet des Lettres, de même qu’il a suivi les miens. Mais le spectacle n’est en rien une collaboration entre nous. J’avais besoin d’avoir les mains libres, et de le dissocier d’un projet qu’il n’a pas conçu pour le théâtre. Nous avons agi très professionnellement!

Avec cette création, votre motivation première est-elle sociale (dénoncer les lois qui régissent le marché du travail) ou littéraire (décoder la langue en vigueur au sein de ce marché)?

Le texte porte en lui-même l’aspect social, je ne voulais pas en rajouter une couche. Je me méfie globalement du théâtre activiste. J’aime que le théâtre parle de lui-même, de son artifice. J’ai donc cherché à voir en quoi les Lettres pouvaient faire écho au travail de l’acteur. J’en ai déplacé les enjeux à la scène. Le comédien, après avoir passé des auditions, endosse un rôle pour dire des textes qui interrogent le langage.

Impossible de ne pas penser aux «Exercices de style» de Raymond Queneau devant votre spectacle. Une référence que vous assumez?

Je n’y pense pas du tout. Je navigue plutôt parmi mes propres écritures.

Qu’apporte le plateau à cette démarche littéraire?

En travaillant, nous avons nous-mêmes appliqué la notion d’exercice de style. Chacun des comédiens s’est approprié chacune des lettres, avant que nous décidions comment les répartir. On les a lues sur mille tons différents jusqu’à ce que la rencontre opère. Bref, on a soumis ces exercices de style langagiers à des exercices de style dramaturgiques. Il fallait se les réapproprier entièrement, dans toute leur hétérogénéité. Oser parfois les détourner… Il s’agissait pour moi de respecter l’écrit, pour ensuite prendre toute liberté dans sa transposition. Le sujet de cette pièce, c’est le travail avec les acteurs, dans une contrainte qui, si tout va bien, mène à son dépassement.

Les «Lettres» citent la fameuse rengaine «je préférerais ne pas…» du doux rebelle né sous la plume de Herman Melville, Bartleby.

Julien Prévieux assume cette référence, que je choisis de souligner en la mettant en exergue à la fin de la pièce. Julien fait partie des gens qui, dans ma jeunesse, m’ont sorti de ma posture romantique pour m’amener à une certaine conscience subversive.

Qu’espérez-vous que le public retienne de votre spectacle?

Je produis des spectacles avant tout pour moi. Je suis impatient de découvrir ce que j’ai mis en scène. Je ne travaille pas pour faire comprendre ou faire ressentir, mais pour découvrir où une problématique va m’emmener.

A Genève, on est moins touché par le chômage qu’en France. On subit peut-être moins la pression des lettres de motivation. Ça change quelque chose dans le regard du public?

Tout le monde, aujourd’hui, a à se lancer sur le marché du travail, plusieurs fois dans sa vie. Les jeunes sont notamment touchés par cette nécessité. La pièce s’adresse à tous du fait que je travaille pour moi.

Lettres de non-motivation Théâtre Saint-Gervais, ve 11 sept. à 19 h, www.batie.ch

Créé: 10.09.2015, 14h59

L’écrit domine la scène

On commence par les lire à l’écran, tandis qu’elles défilent. En réponse à des annonces d’offres d’emploi parues dans la presse, des missives soignées, de tons variés, qui détaillent une à une les nombreuses raisons pour refuser de postuler. Raisons pratiques ou psychologiques, qui chaque fois détournent le libellé publié pour mieux en souligner l’absurdité.
Une fois ce protocole rodé, les Lettres de non-motivation s’incarnent dans les voix de cinq comédiens aux tempéraments démultipliés, qui donnent aux réfutations un caractère particulier, de la parano au retraité, de la mutante au cumulard. Dans une scénographie minimale, place au texte, aux accents, aux mimiques, en un mot à l’humour.

Et pour se bidonner, on se bidonne. Sous l’effet des bouffonneries performées sur le plateau, oui, mais surtout grâce à la déconstruction par le texte des rouages à l’œuvre dans le milieu des ressources humaines. Ces formules creuses, ce jargon intimidant, cette marchandisation générale… La mise à distance tour à tour linguistique ou sociale, par son insolence, agit sur les zygomatiques.

Rire du monde du travail – ou du chômage – ça fait forcément du bien. Hélas la systématique du procédé finit par émousser son tranchant. L’exercice de style, tout brillant qu’il est, s’empêtre dans la répétition du numéro comique. Une faiblesse à laquelle Vincent Thomasset promet de remédier, en supprimant notamment quelques-unes des réponses (toutes faites) de la part des entreprises aux réponses (spontanées) de notre récalcitrant.

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