Venu de l’an 1602, un ardent chevalier accoste Genève

Spectacle de rue A la veille du réveil des Géantes, un homme en armure a passé la journée de jeudi à voguer dans une marmite. Il a été accueilli sur le quai du Mont-Blanc par une foule dense et un magistrat. Récit.

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Depuis le matin, les élucubrations allaient bon train sur les bords du Léman. Que fabriquait donc ce personnage casqué d’un heaume à canoter dans une marmite de deux mètres de diamètre au large des Bains des Pâquis? «J’ai nagé jusqu’à lui et il m’a donné de l’élixir de dauphin», prétend un baigneur un peu farceur. «Il grillait un poulet, on sentait une odeur de brûlé», renchérit une fillette en hochant énergiquement sa tête rousse. Au sommet du mât de ce curieux rafiot, une flammette brûle, évoquant à la fois un feu de Saint-Elme et une torchère de l’Escalade, tandis qu’au-dessous flotte un pavillon jaune arborant un aigle genevois un peu déglingué et sans sa clé.

Une armée en livrée de velours rouge

Imperturbable dans sa bassine en cuivre, le chevalier vaque tout le jour à ses occupations, donnant tantôt un coup de rame, jetant parfois un regard aux canards curieux, alors que des passants un poil interloqués immortalisent le tableau. Vers 16 h 30, la foule se fait plus dense sur le quai et la rotonde du Mont-Blanc. C’est que beaucoup savent que cette étrange mise en scène fait partie de La Saga des Géants, dont la compagnie Royal de Luxe déroule un épisode intitulé «Le chevalier du temps perdu» en terres genevoises dès aujourd’hui.

Revêtant sa cape, l’homme en armure se prépare à gagner le rivage. Il empoigne les immenses pagaies et se met à souquer ferme, tout de même soutenu dans son effort par un hors-bord. Une musique tonitruante retentit alors qu’il s’approche du ponton. A quai, une armée d’hommes et de femmes en livrée de velours rouge s’avance d’un pas martial à sa rencontre. Ce sont les fameux Lilliputiens, qui se mettront trois jours durant au service de la Grand-Mère et de la Petite Géante, et les assisteront dans tous leurs gestes quotidiens en manipulant leurs membres immenses à l’aide de cordes.

Voilà la coquille de métal contre l’embarcadère. Le chevalier lourdement cuirassé se hisse à terre, la barbe solennelle et le regard noir dramatiquement fixé sur l’horizon. Une flopée de bénévoles en t-shirt bleu siglé «Saga des Géants» lui ménage un passage à travers la nombreuse assistance à l’aide de cordons de sécurité. On embrume d’azote liquide les pas du héros surgi des temps lointains, pour souligner son mystère. Au son d’accords résolument rock, le bougre atteint le parvis de l’hôtel Beau-Rivage, où l’attendent Sami Kanaan, ministre de la Culture en Ville de Genève, et Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, prêts à lui rendre les honneurs qu’on fait à un chef d’Etat.

Les extravagantes lunettes et la danse

«Au nom des autorités de Genève, je vous souhaite la bienvenue dans votre cité, clame le magistrat après la poignée de main d’usage. Vous avez été catapulté dans l’espace en 1602: vous avez dû trouver le temps long!» Le metteur en scène l’assure, quant à lui, qu’il pourra bientôt rejoindre sa suite après ce long voyage. Mais avant, il prononce quelques mots d’un «poète ami» – soit Jean-Luc Courcoult, fondateur de Royal de Luxe et idéateur des Géants, que l’on repère dans le public à ses extravagantes lunettes et sa chemise bariolée: «Le théâtre se pose dans l’histoire du temps qu’il traverse. Avec lui, rien n’est jamais perdu. Il soulèvera comme toujours le cœur des affamés de poésie.»

Puis, prestement, l’étrange chevalier s’évanouit dans le palace, les Lilliputiens disparaissent à marche forcée et le public se disperse. Ne restent que la sono et les musiciens sur le camion, qui font vrombir leurs guitares. Et dans la cohue, un Courcoult qui danse.


Tous à pied pour trois jours de ville sans voitures ni scooters

Un conseil de dernière minute pour bien vivre ce spectacle à l’échelle de la ville? Plus qu’un conseil, une injonction amicale mais ferme: laissez votre véhicule motorisé, quatre ou deux-roues, à la maison et utilisez les transports publics. Ce spectacle-là ne peut se vivre que sur le mode de la mobilité douce, en mettant ses pas dans les siens. Les visiteurs qui, jeudi, ont processionné toute la journée au BFM l’ont bien compris. Ils sont venus à pied, par centaines le matin, plus encore dès le milieu de l’après-midi. Des queues interminables, s’allongeant jusqu’à l’Usine, dans un brouhaha de commentaires joyeux. Jamais grand-mère n’a été à ce point veillée dans son sommeil.

Sa panoplie ludique l’accompagne déjà à distance, de Meyrin à Carouge, à travers le double surgissement dans l’espace public d’une fourchette plantée comme une météorite à plusieurs branches dans les flancs d’un véhicule de tourisme garé devant le Forum meyrinois, puis d’un coffre-fort, également surdimensionné, écrasant de tout son poids une autre automobile, de marque anglaise celle-là, aux abords de la place de Sardaigne. «Elle a bien pris», note un habitant du quartier, sans trop savoir comment se déterminer face à ce ready-made en forme de fait divers monumental. La protection civile a mobilisé ses miliciens – une véritable armée – pour sécuriser le secteur. Ils sont 1500 pour la Ville de Genève. Tous ont reçu leur ordre de marche; 400 marcheront vraiment, les surnuméraires jouant les faire-valoir en se mettant au diapason de cet événement parti pour démultiplier les forces à l’infini. A l’image des kilomètres de ruban de balisage déroulés par la police le long du parcours pour expurger la chaussée de ses parcages quotidiens. Les Géants sont des pédestres, définitivement contre la motorisation à outrance. Les panneaux posés par dizaines, notamment à Carouge et à Plainpalais, disent tous la même chose: «Interdiction de stationner dans toute la rue. Y compris pour les cycles, cyclomoteurs, scooters et motos.» De quoi régler, sans faire de jaloux, la guerre des catégories au ras du bitume.

Quant aux râleurs à la marge, ils sont minoritaires et peu écoutés sur les trottoirs qui, déjà, se peuplent de curieux. Le bouche-à-oreille populaire réorganise pour trois jours nos déplacements sur les boulevards, les places et les quais. Quitte à bousculer les emplois du temps professionnels. Partout dans le canton, les magasins pourront finalement rester ouverts une heure de plus samedi, soit jusqu’à 19 h. N’en déplaise au syndicat Unia et aux riverains qui avaient fait recours contre la dérogation accordée par le Département de la sécurité et de l’économie. La justice a levé l’effet suspensif accordé dans un premier temps. Thierry Mertenat (TDG)

Créé: 28.09.2017, 21h03

Le parcours des Géants à Genève (Cliquer pour agrandir).

Celle qui prend des risques

Sans elle, les Géants n’auraient pas pu plonger les Genevois dans l’envoûtement de leur féerique univers. Elle, c’est l’Association pour la venue des Géants à Genève. Créée en été 2016 et présidée par François Passard, qui tient les rênes de l’espace culturel L’Abri, elle a coordonné l’ensemble des activités opérationnelles pour que tout soit prêt en temps et en heure sur le terrain, et que Genève puisse offrir une logistique à toute épreuve à ses hôtes extravagants.

«Lorsque l’idée de ce spectacle s’est concrétisée, la question de savoir qui organiserait l’événement s’est posée, explique Steeves Emmenegger, son vice-président, également commissaire général d’exposition à la Cité des métiers. La Ville ne le souhaitait pas. Il fallait donc une structure juridique qui signe le contrat avec la compagnie Royal de Luxe et porte le projet.» Et qui assume les enjeux et les risques engendrés par l’exorbitante manifestation. A charge en effet de l’organisme de contracter les assurances et de récolter l’essentiel des fonds – le budget nécessaire à la tenue de la parade, totalement gratuite pour le public, s’élève à 2,2 millions de francs hors subventions en nature, comme la mise à disposition de l’espace public ou les services de voirie, par exemple.

Les membres de l’association, disposant d’un solide réseau (il y a là, entre autres, Anne-Catherine Sutermeister, responsable de l’Institut de recherche en art et design à la HEAD et membre de la fondation de Pro Helvetia, et David Junod, administrateur du Théâtre de Carouge), ont donc ouvert leurs carnets d’adresses pour solliciter de généreux donateurs privés, lesquels supportent au final près de 80% des coûts. «Plus de 60 contributeurs ont participé financièrement à l’aventure, souligne Steeves Emmenegger. Et la collecte s’est poursuivie jusqu’au dernier moment, car on s’est trouvé confronté à la survenue d’importants problèmes, en termes de sécurité notamment.» La communion poétique n’a pas de prix.

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