En vacances, Hodler peignait le Léman

ExpositionDes plus de 600 paysages réalisés par le Bernois (1853-1918), 111 s’inspirent du lac. Dès jeudi, le Musée d’art de Pully en accroche près de la moitié dans une exposition aussi inédite que fascinante.

Le Mont-Blanc aux nuages roses (1918, 60 x 85 cm), de la collection Rudolf Staechelin, Bâle.

Le Mont-Blanc aux nuages roses (1918, 60 x 85 cm), de la collection Rudolf Staechelin, Bâle. Image: PIERRE MONTAVON

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Hodler, ce géant que l’inconscient collectif ne pouvait imaginer que… grand. Mauvaise pioche: le Bernois ne dépassait pas 1,68 m, mais quel concentré d’énergies diverses et diffuses! Si efficace à peindre le monde et la vie comme à les contenir dans ses toiles, si preste à lustrer les valeurs patriotiques, si prompt, aussi, à sortir du cadre national. Cet immense artiste mort il y a cent ans – les festivités ont démarré à Vienne, là où sa signature de moderne s’est façonnée dès 1904, elles se poursuivent désormais à Pully et à Genève – a fait de la puissance sa ligne.

Qu’elle se montre appuyée ou filtre d’émotions, qu’elle se dessine symbolique dans ses compositions parallélistes ou creusée dans les profondeurs existentielles comme dans ses multiples autoportraits, il y a cette audace. Toujours. Cette monumentalité silencieuse. La stature de Ferdinand Hodler ne s’est jamais démentie, la postérité l’a désolidarisée du faiseur d’icônes suisses, elle a décollé son étiquette de père de la nation picturale, mais elle a surtout alimenté cette stature d’expositions multipliant les angles à partir d’une œuvre qui les favorise.

«Il y a eu un creux entre le milieu des années 20 et les années 50 voire 60, rappelle Niklaus Manuel Güdel, directeur des Archives Jura Bruschweiler. Une disgrâce due à plusieurs facteurs, sa mort avant la fin de la guerre, la surenchère exercée par son galeriste Max Moos créant une bulle, puis son explosion et enfin l’emballement pour les avant-gardes. La vraie réhabilitation internationale vient avec l’exposition au Petit Palais à Paris en 1983, et dans la foulée arrive «Ferdinand Hodler, peintre de l’histoire suisse» chez Gianadda en 1991, une exposition majeure.»

Dans l’intervalle, les États-Unis, Los Angeles, Chicago, New York, ont plongé dans ses paysages. Plus récemment, ce sont ses dessins qui ont été exhibés à Vevey comme laboratoire du geste alors que Zurich démontrait son aisance à tenir le choc avec les contemporains. Enfin surgissait, à Martigny après Paris, ce dialogue insoupçonné mais si évident avec Monet et Munch.

Mais le Léman, cette étendue longée à pied en descendant de son canton d’origine jusqu’à Genève pour faire sa vie d’artiste, cette récurrence inégalée dans l’œuvre, curieusement n’avait jamais encore servi d’entrée dans son travail. Peut-être… une évidence, trop flagrante.

Les prémices
«C’est une vraie première autant qu’un risque, 50 toiles sur le même sujet, ce n’est pas facile, tranche Niklaus Manuel Güdel, lui aussi étonné. Les «Léman» figurent parmi les paysages les plus commentés, les plus beaux et les plus recherchés sur le marché de l’art. Symbolistes dans un temps, expressionnistes dans un autre, sans cesse renouvelés, ils ont encore cette particularité de traverser toutes les étapes de la réflexion du peintre, et donc de porter une recherche esthétique continue.»

Justement aérée, presque céleste, l’exposition du Musée d’art de Pully témoigne de cette quête permanente d’unité sans laisser de répit au ravissement. Avec, pour ouvrir le bal des sensations, des petits formats d’un peintre qui se cherche encore. Du charme. Une certaine dramaturgie dans les clairs de lune. Un regard caressant pour un Petit pêcheur. Mais déjà des nuages qui se forment en guirlande cosmique derrière une Brigantine ou alors ces cygnes nés de la fulgurance d’un trait préfigurant les palmipèdes de la maturité. Y reconnaître Hodler plutôt qu’un autre peintre n’est pas forcé sauf dans certains détails qui révèlent le géant en devenir. La très «naturaliste» Rade de Genève de 1878 fourmille de fondamentaux hodlériens: une vision horizontale du monde, la science des transparences colorées de l’eau, cette puissance de la montagne. Un autre détail: l’artiste n’a alors que 25 ans!

L’audace de la liberté
Puis viennent Chexbres, Caux, Rivaz, Saint-Prex, Genève, les points de vue sur le Grammont ou les Alpes savoyardes conservant peu de secrets pour qui y vit. Mais leur lecture par Hodler emporte à chaque fois, si puissante dans ses vibrations, si diverses dans ses humeurs et ses atmosphères. La syntaxe se répète – un premier plan, des lignes qui dessinent la profondeur et façonnent l’unité. Servant de guide, elle libère l’esprit de l’emprise du sujet pour l’ouvrir à l’apesanteur des sensations colorées, un état supérieur, si proche de cette abstraction que le peintre va frôler dans ses derniers «Léman» où les éléments se confondent, où les formes s’estompent. Plus libre que jamais!

«Hodler réalise presque tous ses paysages en extérieur, sur le motif. Et pour l’anecdote, confie Niklaus Manuel Güdel, on sait qu’il laissait ses tableaux pas encore secs dans ses différents lieux de résidence. Avec pour mission aux hôteliers de lui les envoyer par train à Genève où l’artiste les récupérait. Mais l’anecdote révèle surtout une autre réalité: Hodler peint le Léman, le plus souvent, pendant ses moments de libre et ses vacances. À Chexbres, à Caux. Sa femme, son fils, sa fille se reposent, ils profitent et lui qu’est-ce qu’il fait? Il ne prend pas un livre, ne fait pas de mots croisés, ne part pas en balade: il peint le Léman, c’est son repos à lui. Et quand il en a assez, il se détourne du lac, fait demi-tour et peint ce qu’il appelle ses «portraits d’arbre», soit les végétaux dans son dos.» Ou… l’évidence d’un lâcher-prise qui expliquerait cette liberté totale? Le spécialiste abonde. «Les «Léman» sont autant le journal intime de son existence qu’un laboratoire. C’est là qu’il se montre aussi plus moderne.»

À travers le temps
Arquée sur le sujet, suivant ses variantes dans un déroulé chronologique, l’exposition de Pully va bien au-delà. Monothématique, peut-être, charmante, sûrement, c’est surtout cette modernité qu’elle met en exergue et donne à voir dans les espaces – joli clin d’œil de l’histoire – que Ho­dler fréquentait lorsque son ami Émile Borgeaud y habitait. Moderne, le peintre de La retraite de Marignan l’était jusque dans le choix de ses cadres. Blancs! Presque frustres. Mais simples. «Il les faisait faire à Vienne, trouvant que le blanc rehaussait le bleu de ses toiles», explique Niklaus Manuel Güdel.

Moderne, le Bernois l’était encore dans ses arbres bientôt atomisés par Mondrian, dans ses plages de couleurs faites architecture préfigurant Rothko, comme dans un jeu de petits rectangles, prélude à la poésie de Nicolas de Staël. Il l’a été jusque dans ses dernières forces, un immense paysage lémanique à l’aube, point final de l’exposition, plus grand encore par sa majesté absolue que par sa taille. Ou dans L’arbre nu, peint une année avant son dernier souffle, si libre dans sa touche comme dans son intention de résister à la mort jusqu’au bout de ses branches. Alors oui il y a des «Léman» à voir à Pully, mais plus encore un artiste qui a traversé le temps. (TDG)

Créé: 10.03.2018, 18h39

«Le Hodler des paysages est extrêmement moderne. Si beau, si fort. Mais celui qui fait l’éloge du mâle dans l’effort me révulse. Que faire de cette double identité?», interroge la platicienne Catherine Bolle. (Image: DR)

«La peinture de Hodler, c’est le paysage transcendé, ces couleurs exacerbées du ciel et du lac, les contrastes forts des montagnes. C’est, dans le fond, un désir d’abstraction et la figuration comme prétexte», analyse le peintre Sébastien Mettraux. (Image: JEAN-PAUL GUINNARD)

«Un jour de février au lever du soleil, je traversais le lac sur Lausanne et j’ai vu Hodler: il n’avait rien inventé. Je me suis aussi dit que je n’arriverai jamais à faire aussi bien», confie Francine Simonin, peintre et graveur.

Un peintre au bord du lac

1871: Quand il débarque à pied à Genève dans l’optique de copier des œuvres du paysagiste Alexandre Calame, l’aîné des Hodler, né à Berne en 1853, a fini sa formation chez un peintre védutiste et va sur ses 18 ans. Il en a trois de plus dans cet autoportrait, «L’Étudiant».

1872: «Menn, je lui dois tout!» L’homme dont parle Hodler, Barthélemy de son prénom, est son professeur en classe de dessin de l’École des beaux-arts à Genève. C’est lui qui a remarqué le jeune homme, qui l’a incité à suivre ses cours et à peindre en plein air. Le plus ancien paysage lémanique connu de l’artiste - Yvoire - date de cette même année où il se rend également à La Tour-de-Peilz, une aquarelle représentant le temple Saint-Théodule en atteste.

1879: De retour à Genève après un séjour à Madrid, il se loue un atelier en vieille ville et suit des cours d’anatomie et de géologie.

1882: La reconnaissance pointe. C’est un peintre demandé à l’étranger et auréolé au Concours Diday qui vient à Pully. La maison où il loge alors est aujourd’hui celle qui l’expose!

1889: Hodler assiste à la Fête des Vignerons de Vevey. «Le Papillon» publie ses caricatures.

1891: Coup de tonnerre! «La nuit», l’un des premiers tableaux symbolistes du peintre, heurte dans la Genève calviniste et finit par être décrochée du Musée Rath. Hodler ne se laisse pas faire, il présente son tableau au Bâtiment électoral de Genève avant de l’exposer à Paris, Salon du Champ-de-Mars.

1895: Son premier «Léman vu de Chexbres» lui porte chance, il décroche le deuxième prix du Concours Calame.

1901: La polémique autour de sa Retraite de Marignan maintes fois retoquée avant d’être helvetico-compatible est derrière lui, Hodler envoie un Léman vu de Saint-Prex à Vevey pour l’expo nationale d’art.

1904: Hodler rentre de Vienne où la Sécession en avait fait son invité d’honneur. Il s’arrête à Chexbres à l’Hôtel Bellevue. Il y réalise ses premières vues plongeantes sur le Léman. Il reviendra l’année suivante.

1906: Cette fois, c’est Chamby que le peintre choisit comme point de chute. Pour peindre, il va et vient dans la région et regarde pour la première fois vers l’embouchure du Rhône.

1911: L’art et les commandes venues de l’étranger le font voyager. De retour de Hanovre, il retrouve Chexbres pour une halte au Grand Hôtel du Signal. De nouveaux paysages datent de ce séjour.

1913: Entre deux femmes, Valentine Godé-Darel, qui habite Vevey, et Berthe, son épouse, avec laquelle il s’installe quai du Mont-Blanc à Genève, Hodler court aussi les lauriers. La Légion d’honneur, la position d’invité d’honneur au Salon d’Automne à Paris, une visite chez Rodin.

1916: Prof à l’École des beaux-arts à Genève, l’artiste poursuit son œuvre et passe l’été
à Champéry.

1917: Célébré à Zurich dans sa première grande rétrospective, c’est depuis Caux qu’il regarde et peint le Léman et les Dents-du-Midi. Une douzaine de toiles réalisées entre juillet et septembre.

1918: Le Bernois, qui était arrivé à Genève 47 ans auparavant, est désormais citoyen d’honneur de la ville. Il s’éteint le 19 mai sans avoir le temps de terminer son dernier paysage du Léman. Il avait 65 ans et repose au cimetière de Saint-Georges.

Infos pratiques

Pully, Musée d’art
Du 15 mars au 3 juin,
du mardi au dimanche (11h-18h), jeudi (11h-20h)
www.museedart-depully.ch

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