L’Usine, otage d’un débat brûlant

RétrospectiveAttaqué par la droite, défendu par la gauche, le centre autogéré cristallise le conflit autour de la culture dite «alternative».

L’Usine, 24 octobre 2015: soirée de soutien avec le groupe Lofofora, puis défilé dans les rues de Genève.

L’Usine, 24 octobre 2015: soirée de soutien avec le groupe Lofofora, puis défilé dans les rues de Genève. Image: Enrico Gastaldello/Azzurro Matto

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Notre personnalité culturelle de l’année 2015? Lorsqu’il a fallu choisir, la réponse est tombée sous le sens, limpide comme une pinte qu’on vous sert au comptoir des nuits de fêtes, électrisante comme un accord de guitare crépitant dans le brouillard. Noël est passé, le Nouvel-An s’amène. Droite et gauche s’écharpent de bon cœur. Le Municipal coupe dans le budget, le Canton n’en pense pas moins, la culture lutte. Et au milieu coule le Rhône, saluant au passage le parvis qui mène à cette solide bâtisse industrielle: l’Usine.

Place des Volontaires, quai du Seujet, rue de la Coulouvrenière: trois portes pour y accéder, trois étages d’activités. Dans l’entrée, le magasin de disques. A côté, la salle de concert. Au sous-sol, les locaux de répétition, au-dessus le bar punk, et au fond le club pour danser. Pour le rock, Lausanne a ses Docks. Ici, on a également un théâtre, un cinéma et un espace d’exposition. Quant à Zurich, elle a sa Rote Fabrik. A Genève, un même esprit social a réuni dans de nombreux ateliers le sérigraphe avec le couturier, le photographe avec le coiffeur. Ouvert en 1989 dans l’ancienne usine genevoise de dégrossissage d’or, le centre culturel autogéré n’héberge aujourd’hui pas moins de 19 associations, multidisciplinaires, indépendantes, parfaitement professionnelles et non moins laborieuses. Ses gens? Les anciens, les fondateurs du collectif Etat d’urgences à qui l’ont doit l’obtention du lieu il y a de cela 26 ans, ont la cinquantaine coquette; les derniers arrivés, une génération plus tard, dépassent à peine les 20 ans d’âge.

Une ruche de créateurs

Etait-ce les plus jeunes qui manifestaient ce jour-là? Pour mémoire, ça s’est passé le samedi 24 octobre. «Globale de soutien», foule dans les rues de la ville, graffitis sur les murs. Pas d’accord avec cette loi qui impose à l’Usine d’inscrire chacune de ses cinq buvettes au Service du commerce. Pas d’accord que l’Etat bloque, pour ces mêmes raisons, les subventions de la Loterie Romande au théâtre notamment. De débat, il n’y en a pas encore. Y en aura-t-il plus tard? Aux héritiers de la culture alternative, l’histoire doit reconnaître, si ce n’est le mérite de prendre la parole, avec plus ou moins de tact, certes, au moins l’existence d’une filiation.

A ce stade toujours, l’attention se cristallise sur la figure de Pierre Maudet. «Maudit Maudet» compte parmi les musts du sprayage. Le Ministre en charge du Département cantonal de la sécurité et de l’économie a pour charge d’appliquer la nouvelle LRDBHD. L’acronyme à rallonge indique une fusion: au 1er janvier 2016, restauration, débit de boisson et hôtellerie seront réglés dans le même paquet que le divertissement. Divertissement? Voilà qui ne plaît guère plus à l’Usine: car si on se divertit bel et bien place des Volontaires, on y travaille aussi. Et on y produit. Beaucoup. De la musique, de l’art contemporain, des mises en scène, des chorégraphies, de l’édition. De la culture, en somme.

Au lendemain du 24 octobre, le corps politique remarque les tags. Drame. Doit-on dès lors punir l’Usine, comme le suggère le Conseil municipal? Chose faite le 28 octobre au terme d’une séance animée, lorsque la majorité de droite hypothèque les subventions de la Ville pour l’année 2016. Que l’Usine se mette au pas, et demande les cinq autorisations pour ses cinq buvettes! Faute de quoi, elle n’aura pas ses sous. Ce qui représente tout de même 1,2 million de francs (en 2015), dont 460 000 non monétaires, y compris la mise à disposition des locaux.

Le 1er janvier approchant, et avec lui l’entrée en vigueur de la nouvelle loi. A la Ville, l’Exécutif, majorité de gauche contrairement au Conseil municipal, n’en menait pas large. Sami Kanaan au premier chef. Pour le magistrat en charge de la Culture et du Sport, le projet de délibération voté par la droite est contraignant, il a valeur d’ordre. Quelle ne fut pas la surprise, lorsque, le 16 décembre, déboule un intéressant courrier du Département présidentiel du Canton: suite à une plainte de conseillers municipaux de gauche, l’Etat a examiné le texte et rendu un verdict contradictoire: le Municipal a outrepassé ses droits en suspendant une subvention qu’il n’avait pas encore votée, le budget n’ayant pas été discuté à l’époque de cette décision. La subvention 2016 est sauve. Reste qu’entre-temps, on a également débattu du budget de la Ville. Lequel se voit délesté de 7 millions de francs, dont 2,5 millions pour la culture, avec une baisse de 2% des allocations aux associations. Y compris l’Usine et ses affidés. D’une catastrophe, l’autre. Théâtres de la place, compagnies de danse, artistes en tous genres manifestent à l’appel de la «Culture lutte». Mais si l’Usine n’est plus seule concernée, elle reste un emblème.

Une institution parmi d’autres

Il faudra encore mentionner cette manifestation «Sauvage», dont les murs et vitrines de la ville ont cette fois-ci fait les frais le 19 décembre. Aux manifestants, partisans de l’«action directe», quelques propos insolents, tels que «le Grand Théâtre, symbole de la culture bourgeoise». Du pain bénit pour les esprits réactionnaires, prompts à opposer en retour la culture de prestige à l’absence de culture que représenterait l’Usine. Pourtant, l’Usine compte elle aussi parmi les institutions culturelles de la ville, drainant chaque week-end quelque 5000 personnes dans son antre, pour y écouter des concerts, pour y découvrir du théâtre d’avant-garde, pour y socialiser autour d’un verre également. L’Usine, à propos de cette «Sauvage», précise qu’elle n’y est pour rien. A bien y regarder, cependant, manifestation d’activistes indélicats et coupe dans le budget de la Ville représentent deux faces d’une même évolution vers une politique moins encline à laisser vivre ses friches culturelles. A fortiori quand la «friche» campe au centre d’une ville parmi les plus chères du monde.

Créé: 29.12.2015, 19h54

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