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Un trop-plein d’amour viscéral

Au Poche, «Trop courte des jambes» sonde les effets de l’inceste sur le corps, l’esprit et la langue d’une fillette.

Pour se départager le rôle central de sa première pièce, l’auteure zurichoise Katja Brunner ne pouvait rêver mieux que Nora Steinig, Aurélien Gschwind, Bastien Semenzato et Jeanne De Mont, quatre des huit comédiens de l’Ensemble 2019-2020.
Pour se départager le rôle central de sa première pièce, l’auteure zurichoise Katja Brunner ne pouvait rêver mieux que Nora Steinig, Aurélien Gschwind, Bastien Semenzato et Jeanne De Mont, quatre des huit comédiens de l’Ensemble 2019-2020.
SAMUEL RUBIO

Vous assistez à une explosion. Le cœur éclate. Le corps aussi. Et le langage avec lui. Voilà le résultat, vous dit-on. Une fille et son père s’aiment tellement, si intimement, que ça déborde: ils se caressent sur le lit matrimonial. Vous le voyez clairement, tout s’écroule après l’introduction de ce «rituel dans le quotidien». Plus de frontières. Plus de moralité. La chair, d’une obscure façon, se libère, mais elle crie, l’enfant ne sait pas trop de quoi. Elle finit émiettée. Démembrée. Moins que quiconque, elle ne pensera d’une seule voix. Il faut intégrer celles de papa, de maman, des médecins, en plus de tout le brouhaha intérieur qui lui taillade la cervelle. Un tableau sanguinolent, de bout en bout. Une vraie bouillie.

Les habitués du Poche se souviendront d’un «Change l’état d’agrégation de ton chagrin» sur le thème du suicide, signé Katja Brunner déjà, et donné au printemps de 2018. Quand la Zurichoise, suite aux affaires Fritzl et Kampusch, écrit sa toute première pièce à l’âge de 18 ans (elle en a 28 aujourd’hui), elle y aborde la question de l’inceste sans le moindre tabou. Dans «Trop courte des jambes», l’interdit entre tous ne lui en imposera aucun en retour, tranche-t-elle. Son écriture porte les stigmates de son ambition – et tend parfois à s’éparpiller. Mais elle ne tremble devant rien, ni simplisme, ni prêchi-prêcha politiquement correct. Sa logique ne distribue les cartes ni du bourreau ni de la victime. Elle scrute au microscope au lieu de juger à la truelle. Brouille les notions de consentement ou de violence, d’agresseur ou d’agressé. Et pour cette radicalité en voie d’extinction, on lui voue toute sa reconnaissance.

À l’occasion de la création francophone de ce texte sulfureux, en revanche, les cartes de la metteure en scène, de la scénographe, de la costumière, de l’éclairagiste, du musicien et des interprètes ne pouvaient pas être mieux distribuées. Sur le plateau de la vieille ville, une multitude de cubes et de matelas en mousse jaunâtre figurent des entrailles dénaturées. Des lumières clignotent, des grincements intermittents se font entendre, soulignant l’essentielle discontinuité du réel. Quatre créatures emmitouflées de laines et de peluches écrues y crapahutent, tantôt déchaînées ou perplexes.

Le tour de force de Manon Krüttli, aux manettes, consiste d’abord à répartir un livret foisonnant, disparate, chapitré mais dépourvu de personnages, entre les quatre comédiens recrutés parmi l’Ensemble du Poche. Les excellents Jeanne De Mont, Bastien Semenzato, Nora Steinig et Aurélien Gschwind font ainsi ricocher la psyché fragmentée de la narratrice. Ils répercutent pêle-mêle les discours fantasmés de la mère ou du père. Ils se bousculent au propre et au figuré. Impossible de les identifier, encore moins de s’y identifier soi-même. Retentissant par moments en chœur, leurs voix s’entraînent dans un tourbillon ascensionnel. Mis en commun, leurs talents débordent à leur tour.

Comme tout le reste, dans ce spectacle sursaturé. De mots, de monstruosité, de scandale. Et d’une lucidité, forcément obscène, qui pourrait bien, au bout du compte, constituer le début d’un remède.

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«Trop courte des jambes» Le Poche Genève, jusqu’au 15 déc., 022 310 37 59, www.poche---gve.ch

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