Dans «La Trinité bantoue», Max Lobe traque les moutons noirs

Rentrée littéraireL’écrivain genevois observe les similitudes entre la Suisse et le «Bantouland», sur fond d’affiches de moutons noirs. Sa plume unique en fait l’étoile montante de la littérature romande.

Image: Olivier Vogelsang

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Quand on le lance sur la politique suisse, Max Lobe est intarissable. On a beau tenter de ramener la conversation sur son dernier roman, le Genevois de 28 ans, récompensé en janvier dernier par le Prix du Roman des Romands pour 39 rue de Berne est un passionné. Il ne tarit pas d’éloges sur la «formidable communication» de l’UDC, dont il ne partage toutefois pas les idées. Dans La Trinité bantoue, Max Lobe met en scène le quotidien de Mwana, jeune Bantou habitant à Genève, chez «ses cousins les Helvètes», dans le contexte ultratendu d’une campagne politique provocant un tollé national avec ses affiches représentant des moutons noirs bottés aux fesses. Entretien entre quatre yeux avec l’étoile montante de la littérature romande.

Pourquoi avoir situé votre roman pendant la période «moutons noirs»?

L’idée première du livre, c’était de parler du cancer de ma mère, dans une histoire librement inspirée de faits réels. Les moutons noirs, ce n’est venu qu’après coup. Au début du livre, Mwana attend le bus. Je me suis dit qu’il pourrait regarder quelque chose en patientant. Pourquoi pas une affiche des moutons noirs? Cette histoire avait tellement marqué les esprits en Suisse. A cette période, j’étudiais mon bachelor en communication à l’Université de Lugano. On parlait souvent des pecore nere, et si la campagne de l’UDC était raciste ou non.

Je me suis tout de même demandé si j’avais la légitimité pour en parler, moi qui ne suis pas Suisse (ndlr: d’origine camerounaise, Max Lobe aime se qualifier de «Suisse sans passeport», en raison de sa maîtrise des trois langues nationales). J’avais peur qu’on se dise: «C’est normal, il est Noir, immigré, il va prendre position.» C’est un ami écrivain qui m’a finalement convaincu de me lancer.

«Depuis sa naturalisation, Nkamba se targue d’être un Eidgenosse, un Helvète pure souche. Il soutient à bout portant qu’il faut donner la priorité aux Eidgenossen comme lui avant de penser aux autres». Un naturalisé plus patriote que les Suisses, vous en connaissez?

Je connais beaucoup d’Africains naturalisés qui votent UDC, oui. Dans la communauté africaine suisse alémanique, on les appelle d’ailleurs les «SVP-Neger». C’est intéressant, parce que la question du racisme refait surface de manière très complexe: ces Suisses noirs qui ne trouvent pas de travail voient des Européens blancs être engagés à leur place. Ils se disent: «Est-ce que ce serait parce que je suis Noir?» En tant que Suisses, ils se rangent donc aux côtés de l’UDC qui veut chasser ces étrangers qui leur passent devant à l’entretien d’embauche…

«Gombo», «Kongôlibôn», «docta» «des moments cailloux» ... Vous glissez de nombreuses expressions inconnues en français. De quelle langue sont-elles tirées?

C’est en Lingala, parlé au Congo. Ma langue maternelle c’est le Bassa, mais je dois avoir un petite B1 en Lingala (ndlr: il évoque le Cadre européen de référence pour les langues).

«Pas question que ses fils deviennent comme leur père machin-machin-là qui n’a pas de gêne à s’adonner aux tâches ménagères. Il lui est même arrivé de vouloir garder les enfants. » Kosambela ressemble-t-elle à votre sœur?

Les personnages sont inspirés de ma famille et de mon entourage, mais j’ai fortement accentué leurs traits! J’ai bien aimé faire de la sœur de Mwana, Kosambela – ce qui signifie «prier Dieu» en Lingala – une femme très religieuse, mais avec des mouvements d’humeur très durs. J’ai beaucoup utilisé les stéréotypes de la communauté africaine sur l’homme blanc pour les effets comiques: l’homme d’ici est plus doux, plus sensible, plus à l’écoute de sa partenaire, et ça en fait rigoler certains. Moi j’aime plutôt les gens durs. Mais je n’ai rien contre le fait qu’un homme nettoie le sol!

Quels sont les traits communs entre les «Helvètes» et les «Bantous», que vous présentez comme «cousins»?

Nous avons beaucoup de légendes ou de croyances similaires, non? Chez nous aussi, il y a une trinité divine, qui fait penser à celle de la chrétienté. Vous avez aussi des magiciens, des guérisseurs, des magnétiseurs… Pensez aux fameux «coupe-feux», ceux qui ont «le secret»! En Suisse, comme au Cameroun, on attache une grande croyance à ces guérisseurs.

Quant aux fêtes traditionnelles, elles sont toujours très ancrées dans le pays: j’étais à la fête du yodel dernièrement, c’est fou le monde que ça draine! Bon, à Genève c’est différent. Et encore plus aux Pâquis. Ma mère, qui connaît bien Lugano et ses rues proprettes, a plaisanté en arrivant.

Créé: 29.08.2014, 16h49

Critique

Mwana le Bantou cherche un job dans la Cité de Calvin, chez ses cousins les Helvètes. Entre les rendez-vous avec sa conseillère chômage et les lentilles du Colis du cœur cuisinées par son amoureux Ruedi le rouquin, il se rend chaque week-end au Tessin au chevet de sa mère mourante. Dans le train, il croise parfois des passagers qui lui sourient, en lui assurant qu’ils n’ont «rien contre les moutons noirs», eux. De ces satanés moutons, Mwana n’a pas fini d’entendre parler. Sa responsable de stage, la très socialiste, féministe et antiraciste Madame Bauer, «veste de lainage recyclé» sur les épaules, et «robe fleurie turquoise» à mi-mollets, passe des mois à organiser des manifestations «Moutons arc-en-ciel». Quant à la sœur de Mwana, la très pieuse Kosambela, femme de ménage à l’Hôpital de Lugano, quand elle ne peste pas contre son ex-mari alias «machin-machin-là», elle raconte à son frère les dernières nouvelles de leur mère. L’auteur nous retranscrit le tout en style indirect libre savoureux: «Elle ne m’avait pas dit que le mal avait persisté malgré les médicaments des docta qui font la médecine des Blancs et ceux des docta qui font la médecine de chez nous. »

On rit beaucoup à la lecture, le narrateur caricaturant les traits de caractères suisses et bantous avec la même curiosité. Max Lobe tisse son texte d’oralité africaine, dont les expressions sont savoureuses aux oreilles romandes («Laisse l’affaire-là par terre!» qui signifie «Ne parlons pas de ce sujet», unmust). Un roman à la fois rafraîchissant et profond, un style unique en devenir.

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