Il tresse des couronnes à ses chers fantômes

LittératureL’auteur genevois Jean-Michel Olivier publie un recueil de portraits de treize personnalités qui ont joué un rôle crucial dans sa carrière littéraire et dans sa vie.

Jean-Michel Olivier vient de terminer son 27e livre et envisage de donner une suite à «Éloge des fantômes».

Jean-Michel Olivier vient de terminer son 27e livre et envisage de donner une suite à «Éloge des fantômes». Image: OLIVIER VOGELSANG

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Ils sont treize, conviés à la table de Jean-Michel Olivier pour un souper entre amis. Dans «Éloge des fantômes», tout le monde est mort, on parle d’un autre temps, les souvenirs affluent, mais la nostalgie n’a pas ici sa place. L’auteur genevois de 67 ans rend hommage sans tristesse à ceux qui ont marqué sa carrière littéraire et sa vie d’homme: des écrivains, des éditeurs, des critiques littéraires, des artistes et, tout à la fin, son père. «Le rapport d’un fils à son père repose toujours sur un malentendu. C’est le fils qui fait le père, et non l’inverse, confesse Jean-Michel Olivier. Dès que j’ai commencé à écrire, je savais que mon père serait le 13e et dernier portrait.»

«Terroristes de salon»

Le premier, c’est Marc Jurt, un artiste graveur qui fut aussi son collègue au Collège de Saussure. «Nous sommes allés répandre ses cendres à Bali en 2018 et à mon retour, raconter cette scène s’est imposé. Puis Michel Butor est arrivé tout naturellement, car il a posé des mots sur l’œuvre de Marc.» Et l’auteur de raconter ses années d’étudiant en lettres à l’Université de Genève, de 1973 à 1978, et le boycott du séminaire de Michel Butor – père du Nouveau Roman, qui arrivait tout auréolé de ce prestige, de ce pouvoir que les jeunes «terroristes de salon» rejetaient. «Des armes circulaient, au sein de notre cellule, nous étions prêts pour la révolution, comme en Allemagne et en Italie avec la bande à Baader et les Brigades rouges […]» se souvient le rebelle repenti.

À la suite de Butor est arrivé tout naturellement Roger Dragonetti, professeur de français médiéval, autre monstre sacré de la pensée de l’époque. «Pour Drago, la parole était une manière de démon. Bien sûr, comme ses collègues docteurs en Lettres, il tâchait d’expliquer méthodiquement les énigmes du texte […] mais il était toujours attiré par les zones d’ombre, les parcelles de silence, les oubliettes du texte qu’il étudiait.» Une place à part est réservée à Drago, qui a toujours encouragé son ancien élève à écrire.

Compliqué avec Chessex

Car Jean-Michel Olivier ne se contente pas d’avoir admiré ses maîtres, il les a aimés: «C’était des géants, des Titans, je suis un privilégié de les avoir côtoyés car ils ont été, à mon égard, d’une immense générosité. Leur empreinte en moi est intellectuelle, mais aussi affective. Sans eux, je ne serais pas qui je suis et n’aurais pas fait ce que j’ai fait.» Parmi les plus offrants, Jacques Derrida, qui lui fit le cadeau ultime: «Éloignez-vous de moi! Oubliez ce que j’ai écrit. Ne pensez qu’à la langue. Votre langue. Suivez les mots de vos désirs.»

Certaines relations, en revanche, furent compliquées, avec Jacques Chessex notamment, «jaloux, possessif et qui piquait des crises de colère pour rien». Aujourd’hui, Jean-Michel Olivier ne manquerait pas d’admettre Jean Starobinski et George Steiner dans son panthéon: «Je n’exclus pas de donner une suite à «Éloge des fantômes». Mais avant ce deuxième tome possible, l’auteur genevois a écrit «un roman terminé la semaine dernière, dont l’intrigue se situe au Collège Rousseau», pour lequel il n’a pas encore choisi d’éditeur.

Le secret, racine de l'écriture

«Éloge des fantômes» ne parle pas que des amis et des maîtres. À travers ces portraits, l’écrivain parle bien sûr de lui-même. On apprend ainsi que «l’écriture s’est imposée» à lui et qu’il suffit alors de «suivre la règle des trois S: silence, solitude et secret». «On écrit loin des bruits de la foule et, souvent, parce qu’on est interdit de parole», écrit Jean-Michel Olivier, qui commente: «C’est une difficulté particulière aux écrivains romands: ils ont de la peine à l’oral! On n’est pas chez soi dans la parole, alors on écrit. Il est possible que cela change, mais dans ma génération, à la maison, à l’école, il fallait se taire.»

Quant au troisième S, le secret, il est pour lui la racine de l’écriture: «Tout écrivain cherche à révéler un secret qu’il ne connaît pas toujours. La langue lui sert à éclairer ces ténèbres. Ce qui est formidable quand on écrit, surtout un roman, c’est qu’on ne sait jamais vraiment où l’on va.»

«Eloge des fantômes» par Jean-Michel Olivier, Editions L'Âge d'Homme, 200 pages.

Créé: 05.02.2020, 17h29

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