Les trésors cachés du shah

CultureLa collection d’art moderne et contemporain censurée par l’Iran sera-t-elle enfin montrée en Europe?

Les Iraniens et les touristes ont pu découvrir la collection du Musée d’art contemporain de Téhéran et qui rassemble les grands noms de l’art du XIXe et XXe siècles, tels Gilbert & George.

Les Iraniens et les touristes ont pu découvrir la collection du Musée d’art contemporain de Téhéran et qui rassemble les grands noms de l’art du XIXe et XXe siècles, tels Gilbert & George.

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Gauguin, Van Dongen, Max Ernst, Picasso, Kandinsky, Rothko, Franz Kline, Twombly, Bacon, Pollock, Warhol, Agnès Martin… Même dans le désordre, les trésors cachés de l’ancien shah d’Iran constituent l’une des plus belles collections au monde dédiée à l’art moderne. Un ensemble qui couvre tous les mouvements artistiques entre la fin du XIXe siècle et les années 1970, dont la valeur est estimée, au bas mot, à 2,5 milliards de dollars et qui vient de refaire surface. Durant plus de trente ans, ces chefs-d’œuvre avaient pris la poussière. Jusqu’à hier et durant trois mois, ils ont enfin été montrés à Téhéran. A défaut d’attirer les foules à Berlin et à Rome.

Pour sceller les relations commerciales et diplomatiques relancées timidement depuis 2015 entre l’Iran et l’Occident, trente œuvres des plus grands noms européens ou étasuniens – accompagnés d’autant de tableaux signés par des artistes iraniens, dont des femmes et des homosexuels – auraient dû constituer l’une des expositions événements du printemps 2017. En Allemagne d’abord, en Italie ensuite. Pour de multiples raisons, cette grande tournée internationale est tombée à l’eau. Retour sur l’une des sagas artistiques les plus ambitieuses du XXe siècle.

OPA sur l’art mondial

L’histoire de cette incroyable collection – la plus complète et importante en dehors des vieux et nouveau continents et l’une des rares à montrer à quel point les artistes iraniens sont toujours restés connectés avec les écoles esthétiques – débute à la fin des années 1960. Passionnée d’art, d’architecture et de culture, Farah Diba Pahlavi, l’épouse du shah, décide de lancer le projet de construction d’un Musée d’art contemporain à Téhéran. Encore faut-il le remplir. L’impératrice réalise alors une véritable OPA sur l’art mondial. C’est que la période est propice. Avec le choc pétrolier qui sévit, les capitaux affluent dans les pays producteurs. «Tout à coup nous nous retrouvions plus riches que jamais et, surtout, quasi seuls sur un marché de l’art qui s’effondrait», confiait récemment au magazine en ligne DW l’ancienne impératrice (79 ans), désormais exilée entre la France, l’Egypte et les Etats-Unis. Avec l’aide de Sotheby’s et du Bâlois Ernst Beyeler, les achats s’enchaînent alors dans le but de couvrir toutes les mouvances, de l’impressionnisme au pop art, en passant par le minimalisme, l’art brut ou les tendances les plus conceptuelles. Au total, plus de 1500 œuvres sont ainsi acquises, dont 20% originaires de la tradition occidentale. La cour d’Iran attire les artistes les plus en vue. Andy Warhol vient à Téhéran tirer le portrait de l’impératrice. Et, en 1977, le Musée d’Art contemporain (TMOCA) est inauguré en grande pompe. Une success story stoppée par la révolution.

Subversif et anti-islamique

Dans les premiers jours de la révolte, le portrait pop art de Farah Diba qui trônait à l’entrée du musée sera mis en miettes. Après la destitution du shah, le pouvoir religieux en place censure ce qu’il considère comme anti-islamique. Musique, littérature, art, tout ce qui est jugé subversif ou symbolise la dépravation occidentale est banni. On range dans les sous-sols aussi bien les danseuses d’un Degas que les visions homoérotiques d’un Bacon.

Ce n’est qu’à la fin des années 90 et les premiers signes de la détente post-révolutionnaire que certaines de ces œuvres retrouvent occasionnellement la lumière. En 1994, l’Iran se séparera d’un De Kooning afin de financer l’achat d’une édition historique de son épopée nationale Shâhnâmeh . Le prix du tableau aurait été bradé et cette tractation échaude ceux qui y ont vu un bradage de leur patrimoine. Dix ans plus tard, en 2005, certains tableaux composeront, quant à eux, une exposition unique, pendant que d’autres sont ponctuellement prêtés à des institutions étrangères, à l’instar d’une Nature morte de Gauguin montrée à la Fondation Gianadda à Martigny, en 1998.

Mais, en 2015, tout change. Avec la fin de l’embargo lié aux convoitises nucléaires de l’Iran, la collection du shah devient alors une arme diplomatique de choix et, pourquoi pas, sert à lever les fonds nécessaires pour assurer la restauration et une bonne conservation des œuvres. Au TMOCA, certains tableaux agrémentent, dès lors, l’une ou l’autre des expositions thématiques montées par le musée. Sur la scène internationale, les tractations commencent: l’exposition est mise aux enchères. Un encan que remportera l’Allemagne en promettant 2,8 millions d’euros pour être le premier pays à (re)dévoiler ces chefs-d’œuvre, suivie de l’Italie (1,5 million). Les vernissages sont prévus pour décembre et mars.

Polémiques politiques

Alors qu’il devait constituer un signe tangible d’un dialogue renoué avec l’Europe, le projet s’est enlisé dans des conflits politiques. Tout a commencé en mai 2016 lorsque le directeur du TMOCA a participé à la remise de prix d’un concours de caricatures sur l’holocauste. Entraînés par les vives protestations d’Israël, les politiciens allemands s’enflamment. En Iran, on déplace le directeur et l’organisation de l’exposition semble retrouver de bons rails. Mais, en octobre, ce sont des artistes iraniens qui s’inquiètent du sort encouru par la collection si celle-ci venait à quitter le pays. Le spectre brandi? Un risque de voir des descendants du shah revendiquer la propriété des œuvres et en réclamer la saisie.

Les menaces ne semblent pas sérieuses mais, à la veille d’élections tendues et prévues en mai 2017, le président modéré Hassan Rohani ne veut pas que la polémique attise encore plus son opposition. Il refuse alors de signer les documents d’exportation des tableaux. Et force ainsi l’Allemagne à annuler purement et simplement l’exposition tant espérée. Définitivement? En coulisses, les tractations ne seraient pas terminées. Car, il y a quelques semaines, Hassan Rohani a été réélu… (TDG)

Créé: 17.06.2017, 21h10

Une des plus belles collections du monde

Pablo Picasso
Pour certains historiens de l’art, «Le peintre et son modèle» (1927) serait le chaînon manquant dans l’œuvre de Picasso entre «Les demoiselles d’Avignon» (1907) et «Guernica» (1937).



Jackson Pollock
Considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Pollock, «Mural on Indian Red Ground» (1950) a été estimé, en 2010, à 250 millions de dollars. Cette énorme toile (180 cm X 240 cm) a été montrée au Japon, en 2012.



Andy Warhol
Le pop art est très présent dans la collection, avec entre autres plusieurs toiles d’Andy Warhol, dont 10 portraits de Mao et «Suicide (Purple Jumping Man)» (1965). Un exemplaire de cette série a été récemment vendu à plus de 100 millions de dollars.



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