«Toni Erdmann» gagne la Palme du coeur

CinémaOublié au palmarès, voici le film qui a emballé Cannes.

Sandra Hüller, incroyable actrice de «Toni Erdmann», fait une rencontre pour le moins inattendue. Fou rire garanti.

Sandra Hüller, incroyable actrice de «Toni Erdmann», fait une rencontre pour le moins inattendue. Fou rire garanti. Image: DR

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Ce film-là était et reste imprévisible. De tous les longs-métrages sélectionnés cette année en compétition à Cannes, Toni Erdmann de Maren Ade était probablement celui dont on attendait le moins. Réalisatrice peu connue, pas du sérail – elle n’avait jamais été sélectionnée sur la Croisette – titre sibyllin pour un film très long (2 h 42) annoncé comme une comédie, sans acteurs connus au générique.

Mais ce plongeon dans l’inconnu fut salutaire. Galvanisant. Roboratif. En quelques minutes, l’affaire se dessine. Un vieillard quelque peu excentrique se livre à un canular sur un facteur. Puis il débarque sans crier gare chez sa fille, Ines, femme d’affaires mandatée par une grande société allemande à Bucarest. En le voyant arriver, elle ressent de la gêne. De l’exaspération. Peut-être de la colère. Et certainement de la honte.

Elle fait bonne figure, pourtant, et cale des moments avec lui au cœur de son planning chronométré comme un mécanisme horloger de haute précision. Et puis il s’en va. Non sans lui avoir demandé si elle était heureuse. Question sans réponse, tout aussi embarrassante que la présence de ce vieil homme mal attifé, traînant ses affaires dans un sac en plastique et se livrant à de mauvais gags avec un dentier.

Soupir de soulagement pour Ines. Sa vie reprend du sens, l’ordre redevient son leitmotiv. Pour décompresser, elle sort avec des copines dans un bar pour parler de trucs de filles. Là, un vieux bonhomme affublé d’une horrible moumoute leur adresse la parole. Sursaut d’Inès. C’est son père, toujours là, qui endosse cette fois une nouvelle personnalité et se fait appeler Toni Erdmann. Cette séquence-là est capitale dans le film. Elle correspond à un point de bascule. C’est-à-dire au moment où Toni Erdmann s’assume comme une vraie comédie, décapante, désarmante, d’une rare efficacité dans son aptitude à générer le fou rire.

Hurlements de rire

Nous sommes au premier tiers du film, et à Cannes, lors de la projection de presse inaugurale, la salle a été emportée. Hurlements de rire face au dérèglement cocasse d’une situation que la narration semblait jusqu’alors maîtriser. Hystérie de bonheur en découvrant le subterfuge à l’œuvre dans un métrage qui n’a décidément pas froid aux yeux. Et le pire, c’est que ce rythme, ce tonus, cette emphase dans l’humour, vont continuer. Plus fort, plus drôle, plus inattendu.

De simple comédie de situation, le film vire au burlesque. Le règlement de comptes devient farce, Ubu et Mack Sennett s’invitent dans la sarabande, et le film prend son envol. Il n’atterrira plus, et son humour corrosif culminera même lors d’une séquence finale d’anthologie où Ines organise une réception chez elle et où tout va littéralement voler en éclats. Par l’excès et la folie, Toni Erdmann s’impose alors comme le film choc de Cannes, tout en énonçant une série de faits tout à fait pertinents sur les crises ébranlant nos sociétés actuelles. Lors d’une réunion dans un bureau, Ines va à la fenêtre et regarde dehors. L’espace de quelques secondes, la caméra dévoile une rue peuplée de clochards et de pauvres, à deux pas de la boîte friquée où sévit la jeune femme.

Ces instants suffisent. Pas besoin d’en rajouter ni de mettre en scène la misère à coups de panoramiques dans les rues de Bucarest comme le ferait par exemple Ken Loach, dans un autre contexte, dans le Moi, Daniel Blake qui lui vaudra la Palme d’or. Mais ça, le jury cannois n’y est pas sensible.

Jury cannois sifflé

Durant le festival, le bruit court même qu’il n’a guère apprécié le film allemand (!). Bruits de couloir, certes. On sait ce que ça vaut sur la Croisette. Pas grand-chose. Pour une fois, on a tort de ne pas prêter le flanc à ces rumeurs. Le soir du palmarès, le verdict tombe. Non seulement Toni Erdmann n’y figure pas, mais en plus, Maren Ade, sa réalisatrice, ne sera pas citée une seule fois. Pas plus que sa brillante actrice, Sandra Hüller, et son partenaire, le génial Peter Simonischek.

Grand oublié de Cannes, au point que le jury sera sifflé lors de la conférence de presse organisée juste après la remise des prix, Toni Erdmann n’en sera que plus valorisé dans les jours et les semaines qui suivent. Car sa réception, à quelques voix près, a fait l’unanimité. Côté presse comme côté public et professionnels, pourtant si souvent divisés. Ecarté du palmarès, le film n’en a que plus d’allure, plus de panache. Il peut aujourd’hui entamer sa carrière en salles la tête haute. Toni Erdmann est bel et bien le grand gagnant du Festival de Cannes.

(TDG)

Créé: 23.08.2016, 17h52

Maren Ade, la discrète

Toni Erdmann est un film de femme. Maren Ade. Une réalisatrice venue de nulle part? Non pas. Etablie à Berlin, après des études entreprises à Münich, elle n’était jusqu’alors connue que des habitués de la Berlinale. En 2009, Alle Anderen, son deuxième long-métrage, y est montré en compétition. Et y obtient plusieurs prix. Dont le Grand Prix du jury et celui de la meilleure interprétation féminine (pour Birgit Minichmayr). Dix-huit pays achètent le film et Maren Ade met en chantier son nouvel opus. Pour monter, écrire et réaliser Toni Erdmann, elle met cinq ans. Dans l’intervalle, elle coproduit d’autres films. Love Island de Jasmila Zbanic, qu’on a pu découvrir à Locarno en 2014. Les Mille et une nuits de Miguel Gomes, dont on a tant parlé l’an passé. Mais 2016 est l’année de Maren Ade. Premier film allemand sélectionné en concours à Cannes depuis dix ans, Toni Erdmann consacre la cinéaste de 39?ans. «Pour le personnage de Winfried, mon père m’a beaucoup inspirée, confessait-elle au site AllôCiné lors du festival. Comme lui, il aime énormément plaisanter, jouer, il a un répertoire immense. Pour moi, le film est à la fois un drame et une comédie.» Maren Ade ne semble pas avoir d’autres projets pour l’instant.




























































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