Timofei Kouliabine amplifie la voix des «Trois Sœurs» en les rendant muettes

ThéâtreLa Comédie invite le Sibérien à réinventer Tchekhov en langage des signes.

Tous époustouflants, les quatorze comédiens du théâtre sibérien de La Torche rouge («Krasnyi Fakel») dépoussièrent les personnages des «Trois Sœurs», non pas en les réduisant au silence mais en donnant leurs répliques à voir davantage qu’à écouter.

Tous époustouflants, les quatorze comédiens du théâtre sibérien de La Torche rouge («Krasnyi Fakel») dépoussièrent les personnages des «Trois Sœurs», non pas en les réduisant au silence mais en donnant leurs répliques à voir davantage qu’à écouter. Image: VICTOR DMITRIEV

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À l’affiche de saison de la Comédie, elles sont six frangines, et non pas trois. La Brésilienne Christiane Jatahy avait d’abord réuni le premier trio en octobre, simultanément sur scène, boulevard des Philosophes, et à l’écran, rue de Carouge. La codirection du théâtre – qui comprend la Russe d’origine Natacha Koutchoumov – referme actuellement son diptyque des «Trois Sœurs» en invitant le Sibérien Timofei Kouliabine à présenter sa version, non moins percutante, du chef-d’œuvre tchékhovien. Accueillie au Loup pour des raisons techniques, celle-ci – tendez bien l’oreille – se donne intégralement… en langue des signes (surtitrée). N’en croyant pas nos yeux avant d’y avoir assisté, nous avons lancé un coup de fil au tout jeune directeur du Théâtre de la Torche à Novossibirsk.

La parole ferait donc obstacle à une bonne compréhension des «Trois Sœurs» de Tchekhov?

Il ne s’agit pas pour moi de faciliter la compréhension des «Trois Sœurs», mais de rafraîchir, grâce à une méthode théâtrale, un texte entendu des centaines et des centaines de fois. Tellement de fois, en Russie, qu’on entend en filigrane toutes les interprétations, toutes les intonations passées de chaque réplique connue par cœur. J’ai voulu rendre ce texte visuel, le faire voir plutôt qu’entendre, de sorte à entrer dans une nouvelle forme de communication avec lui.

La langue des signes rend-elle littéralement le texte original?

Elle obéit à une traduction on ne peut plus littérale, grâce aux consultants spécialisés qui nous ont aidés dans la transposition. Cette langue est un peu simplifiée, car elle sert davantage à informer qu’à exprimer de façon littéraire. Cela dit, elle reste entièrement fidèle au texte original. Les comédiens de la troupe ont passé dix-huit mois à l’apprendre!

Cette langue serait-elle plus universelle qu’une autre?

Non. Elle diffère d’un pays à l’autre. Le système russe n’est pas le même qu’en France ou en Angleterre. Les sourds-muets développent souvent leur propre dialecte, qui peut même varier d’une ville à l’autre. La langue n’est partagée que par de petites communautés. La nôtre est propre à Novossibirsk.

Imaginez-vous des acteurs autres que vos quatorze Russes réussir pareille gageure?

Théoriquement, oui. Mais le processus est très long, il faut avoir beaucoup de temps à disposition – quatre mois de répétitions dans notre cas. À Novossibirsk, on peut s’étaler sur une telle période. Pas sûr qu’on le puisse en Europe, où une production doit se boucler en six ou sept semaines.

Le silence revêt-il une signification particulière pour un metteur en scène sibérien?

Non, je ne crois pas. C’est plutôt une question de personnalité. Du reste, je précise que le spectacle n’est en rien silencieux. On y perçoit toutes sortes de sonorités, l’horloge, le vent, les portes et plein d’autres objets, sans compter ce qui émane des interprètes. On a affaire à une partition pour une multitude de sons. Le silence est une illusion.

Le langage corporel vous paraît plus éloquent que l’oralité?

Se fonder sur lui fut une expérience passionnante. J’ai commencé par travailler la première scène seulement. Je l’ai donnée à apprendre aux comédiens. Ils sont revenus une semaine plus tard me l’interpréter en langue des signes. J’ai trouvé le résultat magnifique, presque mystique. Cela m’a convaincu d’embarquer sur la pièce entière selon cette méthode.

Pourriez-vous l’appliquer à une autre œuvre?

Il n’y aurait aucun sens à le faire. Je suis allé au bout de l’expérimentation.

Pourquoi l’avoir réservée aux «Trois Sœurs»?

À cause de la situation décrite dans son intrigue. La famille Prozorov et ses proches vivent au sein d’une communauté réduite et isolée, au beau milieu de la campagne. Ils ne communiquent qu’entre eux. Ce qui se passe hors de leur congrégation leur fait peur. Cet enfermement me semblait exiger un langage réservé à des usagers spécifiques.

Créé: 21.01.2019, 18h39

Une écoute inouïe

À l’arrivée du cinéma parlant, au début du XXe siècle, les puristes se sont alarmés de la perte encourue. Voici qu’en 2019, Timofei Kouliabine, 34 ans, nous fait redécouvrir les vertus du muet!

Hormis l’intérêt spectaculaire de la langue des signes interprétée par sa troupe in extenso (sauf un, dans le rôle périphérique du messager Féraponte), sa mise en scène permet un accès inédit au classique composé par Tchekhov en 1900.

En ceci d’abord qu’elle oblige à contempler l’inépuisable non-action de la pièce dans toute sa grouillante simultanéité. Aucune élocution ne venant rompre le mutisme ambiant, l’attention du spectateur se porte en continu, et en parallèle, sur l’ensemble d’une scénographie qui reproduit l’encombrement d’un appartement entier. Sans les murs, qui ont été supprimés au même titre que les voix.

Tandis qu’Andrei Prozorov, l’homme de la fratrie, demande silencieusement sa main à Natalia dans le vestibule, on est captifs des verres qui tintent dans la salle à manger, où les sœurs et leurs militaires, eux, n’entendent rien.

Aussi, les prises de paroles s’assimilent à des discours intérieurs, et prolongent l’entreprise inouïe du médecin dramaturge, qui consistait à dévoiler jusqu’aux plus indicibles états d’âme de chacun de ses personnages.

Au plus fort des drames intimes, quand les plaintes et gémissements viennent percer l’aphasie d’Olga, Macha ou Irina, c’est carrément à un opéra qu’on assiste. Même inaudibles, les dialogues se font musique, dans une partition paradoxalement rendue assourdissante. Inutile de préciser que les quatre actes d’une cinquantaine de minutes chacun, ponctués d’entractes, subjuguent en crescendo.

«Les Trois Soeurs» Théâtre du Loup, jusqu’au 28 janv., 022 320 50 01, www.comedie.ch

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