Avec Tif et Tondu, Blutch croque sa madeleine de Proust

Bande dessinéeEn compagnie de son frère Robber, le célèbre dessinateur fait revivre un duo mythique de la BD.

La couverture de «Mais où est Kiki?» Transposés par Blutch et Robber dans le milieu des années 1980, Tif et Tondu ont troqué leur activité de détectives amateurs pour le métier de «justi-romanciers».

La couverture de «Mais où est Kiki?» Transposés par Blutch et Robber dans le milieu des années 1980, Tif et Tondu ont troqué leur activité de détectives amateurs pour le métier de «justi-romanciers». Image: ED. DUPUIS

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On les croyait disparus, remisés au plus profond des armoires à souvenirs. Apparus pour la première fois en 1938, rangés des voitures en 1997, Tif et Tondu font partie des classiques de la bande dessinée franco-belge. Longtemps magnifié par le trait de Will (disparu en 2000), le fameux duo de détectives amateurs reprend du service sous le pinceau génial de Blutch et la plume inspirée de son frère Robber. Entre «Amicalement vôtre» et un film de Georges Lautner, «Mais où est Kiki» entretient le suspense, les clins d’œil et les bons mots. Un polar truculent magnifiquement ficelé, qui possède le goût d’une madeleine de Proust pour ses auteurs.

Lauréat du Grand Prix d’Angoulême en 2009, reconnu comme l’un des dessinateurs les plus doués de sa génération, Christian Hincker alias Blutch, 52 ans, a toujours adoré la paire formée par Tif le chauve et Tondu le barbu. A dix ans, fasciné par l’album «Sorti des abîmes», un classique de la série, il se prend de passion pour ces personnages improbables d’enquêteurs et transmet le virus à son cadet. Quatre décennies plus tard, les deux frangins jubilent. «Il y a un cousinage entre eux et nous. Avec Robber, on se fait parfois l’effet de ressembler à Tif et Tondu. Autant je suis déplumé, autant lui est poilu», remarque Blutch, rencontré au festival BDFIL en 2018, alors qu’il se trouvait en pleine préparation d’un récit qu’il présente comme son «Apocalypse Now» à lui!

École d’humilité

«Tif et Tondu, c’est une école d’humilité, un job très exigeant par rapport à ce que je fais habituellement. Normalement, je met de côté ce qui m’ennuie, ce que je ne dessinerais pas sur une première impulsion. Là, outre les personnages, je me donne du mal pour leur environnement, toute une foule de petits détails ajoutant de l’épaisseur et de la poésie à l’intrigue.»

Au final, Blutch aura mis quatre ans à finaliser un album en forme de course échevelée contre la montre. Talonnés tout à la fois par la police et une faune interlope de malfrats, Tif et Tondu y cavalent sur les traces de leur amie la comtesse Amélie d'Yeu, dite Kiki, enlevée par de mystérieux kidnappeurs. L’ensemble se déroule au milieu des années 80, sans téléphones portables et sans moteur de recherches.

«Cette histoire, j’y songeais depuis longtemps. J’avais des intuitions, deux ou trois pistes. Mais je me sentais incapable d’écrire ce scénario. Je ne suis pas doué pour imaginer une histoire classique, dans le sens noble du terme. Mon frère est une encyclopédie du polar. Je me suis dit qu’il allait pouvoir se couler dans les pas des grands scénaristes de la série comme Rosy, Tillieux ou Desberg. Pour ma part, j’ai amené l’idée du métier de Tif et Tondu, à savoir un tandem d’écrivains à la Boileau-Narcejac.»

Revus et corrigés, nos lascars sont devenus «justi-romanciers», un mot-valise inventé par Robber, auteur comblé par un coup d’essai qui ressemble à un coup de maître. Au début de «Mais où est Kiki», on retrouve Tif et Tondu en pleine séance de dédicace d’un vrai-faux roman narrant leurs aventures. Effet miroir, ce livre-là existe réellement. Ecrit par Robber et intitulé «L’antiquaire sauvage», il a été publié l’an dernier à un nombre limité d’exemplaires par les Editions Dupuis, comme un préquel de l’album. «Dans mon esprit, Tif et Tondu ne sont pas de très bons écrivains», précise Blutch. «Je me dis qu’il doivent écrire des bouquins à la Pierre Bellemare. Le genre de pavés prenants, populaires, mais sans grand style. Ce n’est pas du Julien Gracq!»

Pas de pastiche

S’il ironise à propos de ses personnages, Blutch ne les prend pas pour autant de haut. «Il ne s’agit pas d’un pastiche. On n’entend pas aller à l’encontre de l’esprit de la série. Je me suis mis dans le sillage de ce qui avait été réalisé précédemment, sans intention de me mettre en valeur en tant qu’auteur. J’ai voulu garder intact l’émerveillement que je ressentais comme lecteur quand j’étais enfant.»

Rêve de gosse accompli, «Mais où est Kiki» connaîtra-t-il une suite? Blutch s’en défend. Lui qui avait déjà revisité d’autres classiques de la bande dessinée en 2017 dans l’album «Variations», entend revenir à une narration plus personnelle, comme dans «Vitesse moderne» ou «Lune L’Envers», deux de ses meilleurs titres. Robber, lui, n’exclut pas d’écrire un nouveau roman signé Tif et Tondu. Affaire à suivre.

«Mais où est Kiki?», par Blutch et Robber. Éd. Dupuis, 80 p.

Créé: 07.02.2020, 15h03

Héros revisités

Blutch revisitant Tif et Tondu? Étonnant de la part d’un des auteurs phare de la «nouvelle bande dessinée», ce courant défini dès 2002 par le journaliste Hugues Dayez. Mais pas si surprenant finalement quand on constate que, récemment, de nombreux bédéastes cotés ont réinterprété de grands classiques de la BD. Avec succès, à l’image d’Emile Bravo relisant Spirou, ou de Joann Sfar et Christophe Blain remettant Blueberry en selle. Pour leur part et chacun de leur côté, Lewis Trondheim et Cosey ont donné une vision jubilatoire de Mickey. De vraies réussites. PH.M.

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