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Thierry Romanens sublime la musicalité de Ramuz

Le comédien et chanteur revisite «Aline» au TKM à Renens. Critique.

Les interprètes (ici: Patrick Dufresne et Thierry Romanens) racontent l’histoire d’Aline en musique.
Les interprètes (ici: Patrick Dufresne et Thierry Romanens) racontent l’histoire d’Aline en musique.
MERCEDES RIEDY

A priori, le refrain langoureux d’une chanson de Christophe n’a pas grand-chose en commun avec le premier roman de Ramuz, «Aline», si ce n’est un prénom. Thierry Romanens s’amuse du contraste, titille notre curiosité en alliant un chef-d’œuvre de la littérature romande aux paroles sirupeuses d’un standard de variété dans sa nouvelle création, «Et j’ai crié Aline». «J’ai été séduit par sa capacité à tisser le grave et le léger», écrit Robert Sandoz, qui signe la mise en scène de ce spectacle musical à la fois mélancolique et folâtre, créé au TKM de Renens avant de partir en tournée romande.

Après les très réussis «Voisard, vous avez dit Voisard» et «Courir» (d’après le roman de Jean Échenoz sur l’athlète Emil Zátopek), Thierry Romanens entrelace de nouveau musique et littérature dans ce troisième opus créé avec le trio de jazz Format A’ 3 (Patrick Dufresne à la batterie, Fabien Sevilla à la contrebasse et Alexis Gfeller au piano). Tantôt rythmée et enjouée, tantôt sombre et nostalgique, leur partition scénique sublime la musicalité du texte de Charles-Ferdinand Ramuz publié en 1905.

Les hirondelles de Cabrel

Très complices, Thierry Romanens et ses trois compères enchaînent les registres avec autant de drôlerie que de sensibilité. La fable pointe, ludique et loufoque, lorsque les musiciens enfilent à tour de rôle une énorme tête de taupe. Une poésie joyeuse sourd dans les parties chantées. Puis le drame balaie la frivolité. Poignante, la scène des funérailles d’Aline est marquée par les cris déchirants de sa mère, Henriette, près de la fosse creusée dans un coin d’herbe haute. Dans son récit, Thierry Romanens en souligne la force tragique. La mise en scène de Robert Sandoz, subtile et légère à la fois, révèle la puissance évocatrice de la plume ramuzienne.

Enchâssant récit et chant, s’accompagnant parfois à la mandoline, Thierry Romanens raconte l’histoire d’Aline dans une version raccourcie et revisitée avec la complicité de l’écrivain Jérôme Meizoz. Sur scène, il prend un malin plaisir à jouer avec le texte, en souligner les singularités ou les subtilités. «C’est la huitième fois qu’il y a le mot ombre, je pense qu’il y a quelque chose de symbolique», s’amuse-t-il, espiègle. Plus loin, il répète la phrase «Elle enviait les hirondelles qui sont libres dans le ciel» et la commente: «On dirait une chanson de Cabrel!»

Une Aline universelle

Aline, elle, apparaît à travers les interventions, éphémères et fugaces, du chœur formé de sept chanteuses de l’EJMA (École de jazz et de musique actuelle de Lausanne). «Il incarne une Aline à plusieurs voix, une Aline qui se démultiplie et devient universelle», souligne Robert Sandoz dans la feuille de salle. Leur chant, cristallin et aérien, contraste avec les partitions rythmées des quatre musiciens. Puis les voix se mêlent. Réunis devant l’arbre où la jeune fille s’est enlevé la vie, le récitant et les sept chanteuses entonnent un gospel, «Down to the river to pray». Frissons.

Sur le plateau, le drame d’Aline se noue autour d’une chaumière en ossature de bois et au pied d’un arbre dont le tronc a été remplacé par de longues tiges transparentes. Le décor, à la fois évocateur et métaphorique, éveille l’imaginaire. Cette créativité transparaît aussi dans les trouvailles musicales quand le batteur Patrick Dufresne frappe doucement sur des verres et carafes disposés sur une table ou que Fabien Sevilla appuie lourdement son archet sur une des cordes de sa contrebasse pour imiter les cris d’un nourrisson. Une perle de poésie et de tendresse.

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