Thérèse Hargot, contre Mai 68 et pour l'émancipation par le cycle féminin

8 mars: les féministes dissidentes 3/4La sexologue belge plaide, dans «Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour?», le lien amoureux et le lien à son propre corps.

Thérèse Hargot voit dans la pilule un asservissement plus qu’une libération féministe.

Thérèse Hargot voit dans la pilule un asservissement plus qu’une libération féministe. Image: DR/Albin Michel

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En 2030, les couples ne feront plus l’amour, ils regarderont des séries sur Netflix. Chacun se masturbera de son côté grâce à la pornographie, une attitude qui comporte bien moins de risques de frustration que les relations sexuelles. Quant à la procréation, elle se fera en éprouvette. C’est en substance ce que prophétise, un brin provocatrice, la sexologue belge Thérèse Hargot, 35 ans, dans son essai paru la semaine dernière, «Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour?».

Contre Beauvoir et Mai 68

Car c’est tout le féminisme beauvoirien, développé après Mai 68, qui dérange Thérèse Hargot. «Chez Beauvoir, toujours, les femmes sont rangées du côté de la nature, et les hommes du côté de la culture. Par conséquent, le modèle masculin est à suivre. Et, pour ce faire, il s’agit de s’affranchir de la réalité corporelle féminine. Voilà pourquoi je n’ai jamais compris comment le mot féminisme a pu être si longtemps associé à la pensée de Simone de Beauvoir dès lors que, très explicitement, c’est le masculin qui est glorifié au détriment du féminin.»

Elle aimerait revaloriser la nature féminine, notamment par l’observation du cycle – glaire cervicale à l’appui –, qui permet, selon elle, la maîtrise de sa fécondité sans passer par l’entremise d’un médecin et d’hormones artificielles. Progressivement, assure-t-elle, la connaissance de son propre cycle «développe l’estime et la confiance en soi. (...) D’ignorante, [la femme] devient une «sachante». C’est elle l’experte de son corps, de sa fertilité et de sa sexualité. C’est à elle que son mari doit s’en remettre sur la question. Ce savoir forge le respect de l’autre et l’admiration, deux attitudes nécessaires à l’amour.»

Rapport amoureux apaisé

Car davantage que rétablir un rapport apaisé entre une femme et son propre corps, l’auteure entend aussi rendre la relation amoureuse plus sereine. Soit, selon elle, quitter la «marchandisation du corps» que représente la pornographie, la prostitution ou encore les applications de rencontres: «Libre d’explorer, libre d’oser, pouvait-on lire sur les derniers panneaux publicitaires de Tinder. [...] Quand la publicité s’acharne à nous faire associer un produit avec la liberté, c’est le signe qu’il n’y en a aucune. [...] Hommes et femmes sont transformés en produits de consommation, réduits à n’être qu’une image balayée en moins d’une seconde, comme un logement Airbnb ou une pizza sur Deliveroo», écrit-elle.

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«Le cycle féminin révèle la finalité de la sexualité humaine. Elle n’est pas seulement faite pour avoir des enfants. Elle n’est pas seulement faite pour avoir du plaisir. Elle permet de créer du lien avec un autre que soi, faire l’amour», soutient l’auteure, par ailleurs mariée et mère de trois enfants. «Quand le but de la sexualité, c’est tout simplement de se rencontrer, de se connaître, de se dire je t’aime, la logique de la rentabilité et de l’efficacité disparaît. Adieu angoisse de performance et culpabilité de ne pas jouir. Adieu inquiétude et honte de ne pas réussir à avoir un enfant. Car c’est de relation que l’être humain a fondamentalement besoin pour vivre heureux, pas de satisfaction.»

Bouleversant et libérateur, cet essai inscrit Thérèse Hargot dans le courant féministe différentialiste. On y croise Sylviane Agazinscki concernant la GPA et la prostitution, Marianne Durano sur l’écoféminisme, Eugénie Bastié (journaliste au Figaro) sur l’avortement comme symbole ambigu du féminisme. Quant à Natacha Polony (rédactrice en cheffe de Marianne) et Eva Illouz (sociologue), elle mettent aussi en avant l'importance d'une bonne entente homme-femme dans le féminisme.

«Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour?», Thérèse Hargot, Éd. Albin Michel, 210 p., paru le 26 février 2020

Créé: 05.03.2020, 22h43

«La pilule comme emblème féministe est incohérent»

A qui se destine votre livre?

En particulier aux jeunes adultes de 25-40 ans, travaillés par les questions de charge mentale, de consentement, de perte de libido, de contraception, etc.

Que penser de l’avortement?

Je ne remets pas en cause l’avortement ou la pilule en tant que tels. Mais je dénonce le discours qui en fait des emblèmes féministes libérateurs, ce qui est incohérent à mes yeux. Ce n’est féministe que si l’on considère, comme Beauvoir, que la liberté est un affranchissement de la nature.

D’où viennent les critiques les plus virulentes à votre encontre?

On s’offfusque, on aimerait me faire taire, mais on l’affirme sans dire pourquoi, sans opposer d’argument contredisant les miens, sans débat clair (Thérèse Hargot est souvent qualifiée par des féministes établies de «réac», d’«antiféministe» propageant des «idées nauséabondes», ndlr). Lors de ma thèse, certains jurés n’ont pas voulu me soutenir, car je contredisais ce pourquoi ils s’étaient battus. Outre certaines féministes, il y a aussi toute une frange traditionnaliste catholique qui ne me supporte pas, notamment en raison de mon discours sur le plaisir. Une femme qui tparle de sexualité dérange toujours les extrêmes religieux.

Qu’est-ce qu’un féminisme intelligent?

Un féminisme cohérent. Le problème du féminisme après mai 68, c’est de nier la nature de la femme. Les hommes ont dit «OK, vous pouvez venir, mais nous on ne changera rien.» La vraie libération des femmes n'a pas encore eu lieu. Elle adviendra quand le féminisme sera au service des femmes, valorisant leurs spécificités propres (grossesse, cycle, maternité), plutôt que de les adapter à un monde fonctionnant sur le modèle masculin.

Quatre essais à découvrir

Les intellectuelles que nous vous présentons à l'occasion de la journée des droits de la femme du 8 mars défendent des idées parfois diamétralement opposées. Mais ces auteures engagées pour l'égalité ont toutes en commun de s’attirer les foudres de féministes actuelles, en refusant une posture anti-hommes et en pronant une responsabilisation personnelle. De quoi parle leur dernier ouvrage?

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