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ThéâtreLa science-fiction d’un angoissé magnifique

L’artiste vaudois Joël Maillard signe une «Imposture posthume» loufoque et sombre.

«Enfant, je n’étais ni extraverti, ni drôle, ni curieux. J’attendais juste que ça passe.»
«Enfant, je n’étais ni extraverti, ni drôle, ni curieux. J’attendais juste que ça passe.»
GREGORY BATARDON

Lorsqu’il palabre sur scène, en caleçon, chevelure hirsute, le verbe vif et incisif, Joël Maillard irradie de drôlerie. Côté face, le créateur de «Quitter la Terre», dystopie subtilement déjantée, est un homme angoissé. «L’ironie, dans mes spectacles, est toujours liée à une forme de désespoir, qui est présent à différents degrés chez tout un chacun.» On s’attendait à rencontrer un boute-en-train enchaînant les formules délicieusement loufoques qui font le sel de ses pièces; on bavardera avec un artiste sensible, touchant, habité d’un spleen lancinant.

Sirotant un verre de jus de gingembre dans les gradins de l’Arsenic lausannois, le comédien, auteur et metteur en scène de 40 ans nous accueille en pleine ébullition créatrice de son «Imposture posthume», pièce d’anticipation aujourd’hui à l’affiche du Théâtre Saint-Gervais, brodée autour de la disparition fictive des données numériques mondiales. «Ce spectacle est à la fois lié à la conservation de ces données et à l’excroissance exponentielle des supports pour les stocker. En résumé, c’est le coup de la panne», dévoile-t-il avec un léger rictus.

Un boulanger mélancolique

On peinera à lui décrocher un autre sourire. Une mélancolie voilée de douceur semble le hanter depuis toujours. Bien qu’il se dise «plutôt heureux en ce moment», il restera discret sur ses jeunes années écoulées à Domdidier, dans la Broye fribourgeoise. «Enfant, j’étais principalement triste, pour des raisons que je n’ai pas envie d’exposer. Je crois que je n’étais ni extraverti, ni drôle, ni curieux. J’attendais juste que ça passe. J’attendais d’être libre.» Cette liberté, il la gagne en apprenant un métier, celui de pâtissier-confiseur et de boulanger, qu’il exerce sans passion à Bulle et à Fribourg. «Les rapports hiérarchiques ne me plaisaient pas. Et je n’arrivais pas à me projeter dans une vie où je ferais tous les jours la même chose.» La scène le délivrera de cette routine. Il plie bagage, quitte Domdidier et s’inscrit à la section d’art dramatique du Conservatoire de Lausanne, dont il ressort diplômé en 2004. Une vocation brûlante? Pas vraiment. «Je trouvais un peu bête de ne pas tenter ma chance. J’avais 21 ans, j’avais encore le droit de tenter des trucs.»

Les dieux de la scène n’auront donc pas transpercé le jeune Joël Maillard de leurs flèches enfiévrées. Ses premiers émois théâtraux sont bien plus prosaïques. Il se souvient de sa tante se dépatouillant tant bien que mal dans les vaudevilles de la troupe amateur de Farvagny, dans le canton de Fribourg. «Je ne sais pas si j’aimais ça. Ça me plaisait de voir ma tante et de voir tous ces gens prendre autant de risques. Je me rendais compte, confusément puisque je n’avais pas de point de comparaison, qu’ils ne jouaient pas très bien. Ils oubliaient leur texte, ça avait l’air angoissant.» Mais il entrevoit déjà ce paradoxe qui fait la magie du théâtre: la frontière si fine, si poreuse, entre l’acteur et son personnage. Entre l’illusion et le réel. «J’avais déjà cette notion biaisée de la fiction sur scène, car je voyais une personne connue tenter de faire croire qu’elle en était une autre.»

Même sentiment quelques années plus tard, lors d’une représentation d’«Ali Baba et les quarante voleurs». Dans l’une des scènes, alors que le héros transportait des pierres précieuses sur un chariot, le comédien a pris un virage sec et l’une d’elles est tombée au bord du plateau. «Il a continué sa route en la laissant là, comme si de rien n’était, alors que le vrai Ali Baba l’aurait ramassée. À ce moment-là, j’ai pris conscience que deux réalités parallèles se superposaient.» Il marque une pause. Et reprend: «Je n’ai pas de conclusion à cette anecdote. Peut-être que cet épisode m’a donné le goût du théâtre.»

Avant d’en faire son métier, il s’y essaie au sein de la troupe amateur de Domdidier. «Ce n’était pas très angoissant car on picolait beaucoup! Maintenant, je bois moins, et j’angoisse de plus en plus.» L’anxiété, encore. «Je travaille dessus. Je respire, je médite. Même si ça aide moins que la chimie.» Pour s’aérer l’esprit, il pratique le yoga dans son studio mansardé, percé de grands Velux, à Lausanne. «Je vis avec la course du soleil. Je suis assez ébloui quand il est haut dans le ciel.» Poète dans l’âme, il avoue consacrer le plus clair de son temps à sa compagnie, SNAUT, fondée en 2010. «Ma vie privée n’est pas très passionnante à raconter. Quand j’ai du temps libre, j’aime aller boire des bières. Dans l’intimité de mes pensées. Sinon je vais au cinéma, au théâtre, je lis des romans aussi.»

«Je pense que je m’en irai»

Et l’avenir? L’artiste ne l’envisage guère avec optimisme. Il ne se voit pas devenir père un jour. Par conviction, dit-il. «Une des solutions qui nous permettront de résoudre les problèmes environnementaux, c’est, je crois, la décroissance démographique. Si je peux y apporter ma pierre en retenant ma semence…» Mais une raison plus profonde, une peur viscérale, vient s’y greffer: «Je ne sais pas comment je réagirais face à un enfant que je ne parviendrais pas à aimer. Ça arrive parfois. Je n’aurais pas les armes pour affronter cela. Je crois que je me suiciderais.» Le suicide fait partie de son horizon de pensée. Il imagine faire recours à l’euthanasie à l’automne de sa vie. «Les travailleurs du spectacle vivant touchent généralement des retraites misérables. Et je n’ai pas très envie d’être un vieux pauvre. Quand j’aurai dilapidé mes petites ressources, je pense que je m’en irai.» Il le dit avec une sobriété désarmante. Et s’inquiète de nouveau: «Vous aimeriez que je fasse des phrases plus longues?»

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