Le public se déverse en France voisine

La Bâtie-Festival de GenèveRuée en masse sur Divonne et Annemasse, vedettes du week-end.

L’évidence de John Coltrane incarnée par quatre as de la compagnie Rosas dans «A Love Supreme».

L’évidence de John Coltrane incarnée par quatre as de la compagnie Rosas dans «A Love Supreme». Image: ANNE VAN AERSCHOT

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Quand La Bâtie s’exporte à Annemasse ou à Divonne, l’aficionado a immanquablement la puce à l’oreille: il va avoir droit à du lourd. Le week-end passé n’a pas dérogé à la règle, puisque la reine de la danse contemporaine Anne Teresa de Keersmaeker était programmée vendredi à Château-Rouge, et le surréaliste collectif des Peeping Tom se produisait samedi à l’Esplanade du lac. Flamandes l’une et l’autre, les compagnies peut-être les plus célébrées de cette 41e édition de La Bâtie n’avaient pas où aller à Genève. Il a fallu affréter une demi-dizaine de cars dans les deux cas pour assurer la navette (gratuite) de la Place Neuve à la France voisine – et retour. Une demi-heure de transport routier n’arrête pas des centaines de supporters en mal de transport esthétique.

Topographie naturelle

«Château-Rouge et L’esplanade du lac offrent le rapport scène-salle le plus approprié à des artistes tels que Keersmaeker et les Peeping Tom, confirme la programmatrice Alya Stürenburg Rossi. Si le Théâtre de Carouge, le BFM ou le Forum Meyrin sont autrement occupés, on n’a rien d’équivalent à Genève – en attendant la nouvelle Comédie.» Si on ajoute à cette qualité de plateau une jauge de 450 places à Divonne et d’un millier à Annemasse (réduite vendredi à 680 sur la demande de l’artiste), on conçoit aisément ces choix de partenariats. «Nous les entretenons depuis le début des années 90, car le Grand Genève est une réalité à laquelle il nous paraît naturel de participer, et parce qu’une vraie connivence artistique nous lie à ces salles», complète la directrice. Quant aux festivaliers, leur flux migratoire saisonnier a toujours répondu à l’appel – «mais tout spécialement cette année».

Parions même que l’ontologique A Love Supreme proposé par la chorégraphe belge et son acolyte Salva Sanchis pouvait faire salle comble non pas un soir, mais au moins trois à la suite. Sans rogner sur les standing ovations à chaque fois. Quatre ans après son inoubliable Partita 2 moulée sur la partition de Bach, la magicienne a en effet sidéré son assistance en épousant l’éponyme suite en quatre mouvements imaginée en 1964 par John Coltrane, pour le quartette que le saxophoniste formait avec McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la basse et Elvin Jones à la batterie. Tout à la fois ouvert et carré, pur et complexe, libre et structuré, silencieux et strident, le contrepoint jazzistique se fait corps ici dans l’oxymore! Danse et musique s’engendrent dans une réciprocité aussi opaque qu’éloquente. Séparés d’un demi-siècle (jouée pour la première fois en 2005, la pièce fait aujourd’hui l’objet d’une recréation), Anne Teresa de Keersmaeker et John Coltrane redéfinissent sous nos yeux et nos tympans transfigurés la notion même de chef-d’œuvre, ce providentiel équilibre entre abstraction et évidence.

Surréalisme utérin

Une semblable combinaison de flou et de netteté entraînait le lendemain les rouages de Moeder (Mère), deuxième performance de la trilogie familiale machinée par les Bruxellois Peeping Tom, après Vader (Père, présenté à La Bâtie en 2014) et avant Kinderen (Enfants). La précision chirurgicale de la gestuelle tranche avec la brume entretenue autour de cette rêverie sur la maternité créée en 2016.

Dans un musée aux airs de salon mortuaire, une sage-femme aux bras infinis, une maman retournée comme une crêpe par son nourrisson, un distributeur de café sevré de son lait, un papa agité de spasmes traumatiques, une noyée dans ses eaux ou une quinqua en couveuse traversent le plateau qu’un bruitage en live fait clapoter. La surabondance de clins d’œil picturaux, musicaux ou psychanalytiques situe le tableau dans une zone non tempérée entre Jérôme Bosch, Salvador Dali et Claude Ponti. Ici encore, les auto-stoppeurs culturels ont l’impression vivifiante d’assister à un court-circuit de l’histoire de l’art.

Tango catastrophiste

L’habile dosage de clarté et de ténèbres vaut encore pour le troisième événement attendu de cette fin de semaine, au Théâtre Am Stram Gram eaux-vivien cette fois. Le bien nommé blitztheatregroup athénien, amoureux de Jean-Luc Godard, y donnait un Late Night créé en 2012 «pour dire adieu à un monde en train de disparaître». En pleine crise grecque, le collectif y imagine une salle de bal en décrépitude après la catastrophe – passée? présente? future? – qui a ravagé l’Europe. Trois couples y valsent à perdre haleine sur des airs surannés, interrompant leur course de quelques tours de magie ou de brèves interventions romanesques au micro. Entre nostalgie et terreur, la représentation est, semble-t-il, la seule parade s’offrant encore à ces hommes et femmes en sursis, qui ne forment plus, peu à peu, qu’une seule créature mutante à douze jambes.

Disloqué dans le style, atomisé dans les émotions produites, encore un spectacle venu ce week-end s’accrocher au long rébus lumineux que déroule La Bâtie.

La Bâtie-Festival de Genève Programme sur www.batie.ch (TDG)

Créé: 11.09.2017, 18h50

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