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ThéâtrePâture philosophique pour Marthe et Furioso dans le couloir de la mort

Dans «Avant» d’Antoine Jaccoud, Marthe Keller et Mathieu Amalric jouent deux bovins à l’abattoir. Epatant!

Marthe Keller et Mathieu Amalric au théâtre Saint-Gervais: «La filière bovine, voilà ce que nous sommes!»
Marthe Keller et Mathieu Amalric au théâtre Saint-Gervais: «La filière bovine, voilà ce que nous sommes!»
Mister Jadis

«Il aurait fallu mugir, il aurait fallu se révolter, Madame, il aurait fallu donner de la corne!» Furioso est en colère. Une rage triste et mélancolique tend son mufle de taureau reproducteur qui ne respirera plus jamais le grand air. Comme Marthe, la noble laitière de l’Emmenthal – qui faisait «jusqu’à 25 litres par jour dans les grandes années, oui Monsieur» – Furioso attend sa dernière heure, battant du sabot le pavé de l’abattoir.

L’ultime porte n’est pas loin, mais il y a du monde. «La saison des grillades commence aujourd’hui», relève sombrement le bovin mâle. «Race à viande?» interroge poliment l’élégante pourvoyeuse, une vie passée à combler l’appétit des Suisses pour les yoghourts et les croûtes au fromage. «Oui, mais rien que des beaux morceaux!»

La rumination parfaite d'un texte savoureux

Voués à la stabulation inconfortable de leurs tabourets sur la scène du théâtre Saint-Gervais, Marthe Keller et Mathieu Amalric, l’un à cour (de ferme), l’autre à jardin (de Cocagne), ruminent à la perfection le texte si savoureux d’Antoine Jaccoud, «Avant». Elle est Marthe, il est Furioso. Elle est résignée et placide, il est frustré. Ils sont formidables.

Avant? Avant quoi? «Il y a un avant et un après l’insémination artificielle», glisse pudiquement le taureau qui meurt puceau. «Pour nous aussi, confesse la vache, croyez-le bien! J’ai accouché cinquante fois, cinquante fois mon veau m’a été retiré. Chaque fois la même douleur dans le ventre…» «Vous méritiez mieux, Madame Marthe!» souffle Furioso en osant une proposition indécente qui fait sourire sa colistière de filière bovine.

Cas de conscience pour le spectateur

Créée en 2017 à Vidy pour Marthe Keller et Mathieu Amalric par le dramaturge et scénariste vaudois Antoine Jaccoud, «Avant» place le spectateur devant un cas de conscience: doit-il rompre le pacte de l’élevage? Laisser Marthe libre d’élever ses petits, rendre à Furioso l’usage de ses amourettes, c’est aujourd’hui, après des millénaires d’exploitation sous haute protection vétérinaire, les condamner sûrement.

Et puis le public, qui rêve tartare pour ce samedi soir, se voit côte de bœuf, la faute à la pièce! Car ils sont sacrément humains, ces deux bovins. Ils vont mourir, nous aussi. L’horizon de leur fin se découpe au néon sur le mur du théâtre. Le nôtre nous attend quelque part. «L’immortalité? J’aurais bien savouré cette vie encore un peu: brouter, boire, regarder les vaches qui passent…» Il y a la musique qui apaise durant la traite, ce joli petit train rouge qu’on regarde défiler, ces dames à la croupe large et douce qu’on emmène flirter au bord de la rivière. On s’accroche tous au même petit coin de paradis… «La vie est passée, c’est comme si on n’avait pas vécu.» – «Nos veaux, peut-être?! Nos descendants…»

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