Passer au contenu principal

Grand Théâtre«Les Huguenots», un blockbuster lyrique

Le massacre des protestants revient au premier plan grâce à un spectacle puissant.

«Les Huguenots», c’est l’acte d’accusation d’un juif contre l’intolérance religieuse.
«Les Huguenots», c’est l’acte d’accusation d’un juif contre l’intolérance religieuse.
Magali Dougados

Certaines scènes fixent un spectacle dans les mémoires. Dans «Les Huguenots» de Giacomo Meyerbeer, au Grand Théâtre, c’est la marée des choristes agenouillés au IVe acte, maquillés comme des zombies, brandissant dagues et chapelets, croix et revolvers sous une lumière spectrale. Ils chantent à tue-tête «Gloire au dieu vengeur» avant d’aller tuer les protestants dans la nuit de la Saint-Barthélemy, et on voit sur chaque rictus la transe dans laquelle les haines confessionnelles plongent les foules manipulées.

Par cette image d’une exceptionnelle puissance, les metteurs en scène Jossi Wieler et Sergio Morabito désignent clairement le pivot dramatique de cet ouvrage monumental. «Les Huguenots», prototype du grand opéra à la française, c’est bien sûr un blockbuster du XIXe siècle, avec son romantisme flamboyant, ses décors somptueux et ses paroxysmes vocaux. Mais c’est aussi l’acte d’accusation d’un juif contre l’intolérance religieuse, dont le spectacle souligne les horreurs sous toutes ses formes, en particulier par une armée de fantômes ensanglantés qui parcourent le plateau, tel un rappel accusateur des protestants massacrés.

Sur un set de tournage

Après son incroyable succès (plus de 1000 représentations à Paris), «Les Huguenots» a été tué par le cinéma, qui lui a emprunté ses codes. Il était donc légitime que, pour marquer son retour au premier plan (Paris, Berlin, Bruxelles l’ont déjà réhabilité ces dernières années), les metteurs en scène placent l’opéra sur un set de tournage, astuce qui permet toutes les distances et toutes les fantaisies.

Cela dit, ils font peu d’usage de leur trouvaille, sinon pour transformer Marguerite de Valois en productrice d’un film dont le tournage n’apparaîtra qu’à la fin du spectacle, aussitôt balayé par l’irruption du massacre. Le reste du plateau est plus occupé de religion que de cinéma, avec des bancs de prière et de hautes colonnades sorties de la cathédrale Saint-Pierre, grises comme la rigueur protestante.

À leurs pieds, les catholiques: bourgeois des années folles occupés à jouer au tennis, à danser le cancan ou à exhiber leurs fourrures. On retrouve là l’exceptionnel talent d’Anna Viebrock pour désigner, par les tenues, les hiérarchies sociales et culturelles. Éclate ici l’arrogance des dominants face au seul protestant admis à pénétrer leur monde, Raoul de Nangis, ridiculisé par une veste trop grande à la manière d’un quaker égaré chez les hédonistes. Au conflit religieux, largement indéchiffrable aujourd’hui, se superpose alors celui des modes de vie, plus proche de nos clivages actuels – on pense au réchauffement climatique.

Test pour l’institution

Le Grand Théâtre n’a donc pas raté son rendez-vous avec un opéra qui a valeur de test pour l’institution qui l’affiche. Un seul pilier faiblit et tout s’écroule dans cet énorme ouvrage qui exige un chœur, un orchestre et des solistes d’une endurance extrême – donné en intégralité, «Les Huguenots» dure quatre heures. Bien sûr, la mise en scène n’est pas exempte de faiblesses: le mécanisme de transposition et les touches d’ironie subversive qu’y ajoutent Wieler et Morabito nous privent de la solennité et de la splendeur qui aideraient à digérer la pesante rigidité des deux premiers actes.

Mais lorsqu’ensuite l’intrigue se resserre, l’ouvrage et le spectacle gagnent en concentration dramatique, progression conduite avec ardeur par Marc Minkowski. Le chef français défend l’ouvrage avec passion. Il y a là le souffle dramatique et le lyrisme, mais aussi l’exigence stylistique, qui contient autant qu’elle libère les couleurs orchestrales, où l’OSR fait merveille, et l’éclat des chœurs, où ceux du Grand Théâtre font assaut d’une rare précision.

Et quelle distribution! Le ténor John Osborn est bien le meilleur Raoul d’aujourd’hui, dont il domine les difficultés écrasantes avec une élégance superlative et des aigus renversants de facilité. On est séduit puis touché par son personnage, qui passe du rôle d’idiot utile à celui de conscience tragique. La soprano Rachel Willis-Sorensen n’est pas en reste, accrochant sa première Valentine à une jeune carrière déjà brillante: la plénitude vocale, la puissance dramatique sont admirables. On aimerait autant de place ici qu’il en a fallu sur la scène du Grand Théâtre, au moment des saluts, pour accueillir les quinze autres solistes de l’ouvrage. Michele Pertusi fait un Marcel magnifique de gravité imprécatrice, Lea Desandre un page Urbain léger comme l’air, au service de la très virtuose Marguerite de Valois d’Ana Durlovski. Les éclats de noblesse sont chez le beau baryton d’Alexandre Duhamel, et même chez le comte de Saint-Bris de Laurent Alvaro, chef des catholiques aux allures mafieuses qui précipiteront «Les Huguenots» dans la nuit des âmes. Grand opéra, oui, et grande production.

----------

Les Huguenots Grand Théâtre de Genève, jusqu’au 8 mars, 022 322 50 50, www.gtg.ch

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.