Quand l’homme vire à la bête immonde

ThéâtreA l’Orangerie, Anne Bisang place «Elle est là», de Nathalie Sarraute, dans le monde de l’entreprise. Critique.

Xavier Fernandez-Cavada, Céline Bolomey et Philippe Vuilleumier.

Xavier Fernandez-Cavada, Céline Bolomey et Philippe Vuilleumier. Image: MARC VANAPPELGHEM

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Pas une once de gras dans le théâtre de Nathalie Sarraute. Alors que le texte s’y cristallise autour d’hésitations, de béances et de suspensions, son acuité est celle de la lame, sa profondeur celle du gouffre. Au gré d’une vie bousculée par l’histoire du XXe siècle, il faut dire que la Russe d’origine Natalyia Tcherniak, issue de la bourgeoisie juive, a eu le loisir d’aiguiser son esprit de synthèse à l’épreuve de l’exil, de l’antisémitisme ou du totalitarisme. Après une production romanesque entamée à la fin des années 30, l’écrivain née en 1900 ne vient à l’écriture dramatique que trente ans plus tard: son style lyophilisé est alors prêt à s’incarner – un peu à la manière d’une sculpture de Giacometti.

Elle est là (1966) synthétise à son tour les thèmes majeurs d’une œuvre: puissance du non-dit, mécanique performative du langage, stratégies de domination. Un homme – H2 – confie à un ami – H1 – sa suspicion à l’égard d’une collaboratrice – F. Celle-ci aurait manifesté un avis divergeant par une moue quelconque. L’éventualité de cette opinion adverse obsède H2, qui n’aura plus de cesse que d’éradiquer une «idée» qui se confond à ses yeux avec sa génitrice. Et au-delà avec le lecteur.

Les dialogues ne dévoilent rien de la psychologie des personnages. Mais leur réduction à une appartenance sexuelle permet de supposer le machisme du protagoniste, voire son désir inavoué pour F. De même, si la pensée néfaste de cette dernière n’est jamais révélée, elle évoque instantanément cette altérité incoercible que les pouvoirs fascistes ont de tout temps cherché à nier. Or les minorités, c’est l’un des os que la metteure en scène Anne Bisang, directrice du Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds, ronge avec passion. «Elles» sont donc là ensemble: Nathalie et Anne, mais aussi F, son «idée», et la bête immonde qu’elle réveille.

Elles sont là, incarnées par Xavier Fernandez-Cavada, Céline Bolomey et Philippe Vuilleumier – tous trois d’irréprochables comédiens. La scénographie les situe dans l’univers d’une entreprise moderne – fat boys, panneaux d’affichage, logo et baby foot. Le style choisi leur imprime un jeu physique, lorgnant vers le burlesque avant d’aboutir à la vidéo. Une lubie artistique intègre à leurs tirades des airs de Pavarotti, pendant qu’elle entoure d’échos les déplacements d’objets. Bref, Anne Bisang ajoute au squelette quelques couches de graisse contemporaine. Pas sûr que le résultat y gagne en nerf.

Elle est là Th. de l’Orangerie, jusqu’au 28 sept. Rencontre avec Rolande Causse et Anne Bisang à la Maison de Rousseau et de la Littérature lu 25 à 19 h 30. Grand Bal sa 30 dès 19 h, 022 700 93 63, www.theatreorangerie.ch (TDG)

Créé: 21.09.2017, 16h04

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