Fanny Ardant sur la braise

Paroles parolesÀ peine sa «Cassandre» à la Comédie de Genève refroidie, l’actrice française revient enflammer le Théâtre du Léman avec un «Croque-Monsieur» à l’autre bout de son registre de jeu. Voix hypnotique, regard envoûtant, port altier: rencontre avec une fille qui n’a rien à craindre.

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Elle porte si bien son nom qu’on croirait un pseudo. Rencontrer Fanny Ardant, c’est rester médusé devant l’embrasement qui advient là, tout à coup, devant soi. Grosses bagues argentées à tous les doigts, une croix tatouée au creux de la main, paupières peintes au charbon, la déesse étire les syllabes de son timbre irradiant. Son oracle? Pour Ardant, qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur. Pour Fanny, qu’il serait bon d’être douce. Inséparables dans leur incandescence, les deux flammes dégagent. De la chaleur, du mystère, et surtout de la classe.

Fille de militaire, vous avez grandi à Monaco. Quelle y a été votre jeunesse?

J’ai grandi à Monaco comme j’aurais pu grandir au fond d’une forêt. Les play-boys en hors-bord sur la Côte d’Azur, c’était très loin de moi. Les hasards de ses fonctions ont conduit au Rocher mon père, très pur, indépendant d’esprit, intègre. Ma vie était réglée entre l’école et la famille. L’opéra de Monte-Carlo invitait des grands noms de la musique, de l’opéra et du ballet. Peu sociable, j’allais y écouter des concerts. Ce fut mon premier contact avec la scène, sa magie. J’y ai découvert le sacré, les grands sentiments, l’absence de médiocrité. Mon âme s’est exaltée pour tout cela. Il n’y a pas de logique dans un destin, les détours sont sombres, tortueux, mais je sais que quand j’allais à l’opéra, j’avais conscience qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.

Comment s’est imposé le goût du spectacle?

Quand j’attendais que tout commence, que le rideau se lève, je me disais qu’un jour je serais de l’autre côté. C’était mon secret, je n’en parlais pas, ne prenais pas de cours, ne lisais pas plus de théâtre que cela. Mais j’avais une certitude, comme en ont les fous. Je ne pouvais même pas me dire «peut-être», «j’aimerais». C’était le futur que j’employais: j’en serai.

Qu’est-ce qui, en vous, a déclenché l’envie des Lelouch, Truffaut ou Resnais: votre physique, votre tempérament, votre talent?

En tant qu’actrice, j’ai toujours été choisie, je n’ai pas choisi moi-même. Dans mon inculture cinématographique, je ne me rendais pas compte qu’ils étaient de grands réalisateurs. Ce qui me frappait chez eux, c’était leur enthousiasme, leur intelligence, leur passion. Ma détermination s’affirmait devant l’interlocuteur que j’avais en face de moi. Une alchimie s’opère, indéfinissable. Si le metteur en scène vous demande «est-ce que vous liriez ce scénario?» tout d’un coup il se passe quelque chose au-delà des mots, au-delà de la persuasion. Ce qui leur a parlé en moi, c’est sans doute ma foi, cette chose qui va, qui n’a pas peur, qui remet ses billes en jeu, sans stratégie ni arrière-pensée. Je n’ai jamais craint de perdre ma personnalité. Au contraire, j’ai envie de me dissoudre, de me laisser emporter par un maelstrom, d’envoyer balader repères et certitudes.

Votre timbre vous vaut de belles collaborations musicales: Bashung, Sanson, Mika, Delerm… Comment vit-on avec une voix pareille?

On n’explique pas un grain, par définition mystérieux. Dans les chansons que j’ai interprétées, j’ai toujours mis l’accent non pas sur le timbre, mais sur le sens. Chez une Maria Callas, je comprends que la voix surpasse le verbe pour rejoindre l’indicible. Chez les autres mortels, elle ressemble à la démarche, on ne connaît pas la sienne. Mon père avait une belle voix douce. Je ne peux respecter que l’autorité bienveillante que j’ai connue chez lui, pourtant officier de cavalerie: pour monter à cheval, il faut de la souplesse. La vertu thérapeutique de sa voix au téléphone m’a bien souvent aidée.

Avez-vous besoin de ménager un équilibre entre vos présences à l’écran et sur la scène?

Je n’ai jamais eu la prétention de croire que je pouvais diriger ma vie. Je me sais à la merci d’un courant violent. Étant donné le rapport complexe que j’entretiens avec le théâtre, je regarde toute proposition scénique avec suspicion. Mais j’ai compris très tôt qu’il était important d’alterner. Après m’être promis de ne plus remonter sur un plateau, il suffit de deux ans de pause pour que mon sang soit à nouveau vierge, et que je puisse y retourner. Au théâtre, on ne peut compter que sur soi, c’est une discipline qui vous épuise en purifiant votre sang. Dans le vacarme de ce qu’on me propose, j’ai connu des catastrophes, parfois des succès. Mais je n’ai jamais rien regretté, parce que je l’ai fait par amour. Si vous échouez par stratégie, vous perdez tout, si vous échouez après avoir suivi votre flair comme un chien dans la forêt, peu importe, car il y a eu ce bonheur.

Vous êtes très engagée auprès de la communauté rom en Europe. Qu’est-ce qui vous lie à elle?

Une sorte d’adhésion pour un style de vie. Les Roms sont les derniers êtres libres, nomades à travers l’Europe. J’ai toujours aimé leur façon de ne pas s’arrêter, de garder une forme d’insolence. Je défends leur différence. Les Tziganes sont le fil rouge qui coud l’Europe. Je ne fais pas partie d’eux, mais ils m’attirent d’autant plus.

Par-delà ce combat particulier, vous adoptez parfois des positions radicales. Auriez-vous l’âme d’une pasionaria?

Très jeune, j’ai compris que notre pire ennemi était la peur. Peur de ne pas avoir ceci, peur de faire cela, peur de perdre, peur de l’amour, de l’engagement. Or dans la peur, il y a la soumission, le faux respect. J’ai donc pris des positions à fleur de peau, que j’assume. Une pasionaria? Maybe. Je comprends qu’on m’assimile à ce genre de figure, mais ça me désole un peu, car j’aspire à la douceur, à la compassion. Pourtant je suis toujours agitée d’une forme de colère. Mon indignation me fatigue, et fatigue mon entourage. Mais elle me maintient dans les starting-blocks.

En 2016, vous avez réalisé «Le Divan de Staline». Qu’est-ce qui vous intéresse en lui?

En me lançant dans ce troisième film, un huis clos avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre, je voulais m’emparer d’une figure appartenant à la mémoire collective, qui représente le pouvoir dans son atrocité maximale. Je me demandais comment on se comporte devant l’incarnation du pouvoir absolu, comment on y perd son âme. C’est la psychologie de celui qui se tient devant Staline qui m’intéresse. Nos démocraties sont loin de ressembler à l’URSS, mais nous avons tous à subir le pouvoir. On craint tous de perdre son job, de ne pas plaire, de ne pas suivre la ligne, de paraître idiot. Mais on est toujours l’idiot de quelqu’un, ce n’est pas si grave, voyons! Je veux montrer qu’il faut absolument ne pas avoir peur.

On vous suppose une vie intérieure très intense. À raison?

Je me rappelle avoir lu très jeune cette phrase de Gide: «Une vie pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité!» J’ai compris grâce à elle qu’il faut entrer dans l’existence avec intensité. Il faut que les diastoles et les systoles s’agitent. Quand je rencontre autrui, c’est son degré d’implication qui va me plaire, même si je suis en désaccord avec lui ou elle. La tiédeur me rebute. Les Grecs de l’Antiquité savaient que personne n’a jamais raison, que la colère et la douceur se livrent un combat sans fin.

«Cassandre» et «Croque-Monsieur», qui nous viennent coup sur coup à Genève: deux extrêmes dans l’éventail de vos rôles, non?

Rien n’est vraiment antinomique, aussi vrai que la lumière ne s’oppose pas à l’ombre. Je me méfie de ma personne. Quand je vais vers Cassandre, c’est moi, tellement moi. Et Croque-Monsieur, ce n’est tellement pas moi. Si je m’aventure loin de moi-même, j’en retrouve des éléments au bout du chemin. Une folie, une impertinence, un je-m’en-foutisme. Vous savez, je pèse mille tonnes, avec mes croyances et mes passions. Dans Croque-Monsieur, c’est comme si je me faisais siffler dans la rue, il y a une légèreté, une insolence. Aussi, j’alterne entre l’engagement et la dissolution de mon être. Je déteste les fonds de commerce. Il faut déjouer les attentes, arrêter de peindre du noir sur du noir. Sur un passeport, il est indiqué le nom, la date de naissance et le métier. Or rien ne nous définit moins que tout cela. On réside toujours ailleurs. Un être humain ressemble au mercure, il est volatil et contradictoire.

Théâtre du Léman, ma 14 et me 15 nov. à 20 h 30, www.theatreduleman.com

(TDG)

Créé: 11.11.2017, 14h01

Au vif du sujet

Qu’est-ce qui vous endort?
Le rêve…!

De quel personnage historique auriez-vous aimé vivre la vie?
J’aurais voulu vivre la vie de – comment s’appelle-t-il, déjà, ce seigneur sulfureux? – Cesare Borgia! Arrogant, seul contre tous, objet de scandale…
Celui avec qui vous ne partiriez pas en vacances?
L’intolérant.

Quel est votre péché capital?
La colère. Je fais très attention avec cela. Je suis une meurtrière en puissance!

Quel défaut avez-vous hérité de vos parents?
Mes parents avaient-ils des défauts? Je les ai aimés passionnément. Je ne trouve à vous répondre que ceci, peut-être: leur goût de l’autarcie, leur façon de vivre en clan, dans un monde fermé. Avec ce credo permanent: en dehors de nous, rien! K.B.

Bio express

1949 Naissance à Saumur (France).

1975 Naissance de sa première fille. Elle en aura deux autres, en 1983 et en 1989.

1976 Premier rôle au cinéma, dans Marie-poupée, de Joël Séria.

1979 Se fait repérer par François Truffaut dans le téléfilm de Nina Companeez, Les Dames de la côte.
Années 80 Enchaîne les tournages, avec son compagnon Truffaut, Resnais, Costa-Gavras, Scola…

2001 Joue dans Huit Femmes, de François Ozon.

2015-2016 Au Théâtre, Cassandre de Christa Wolf et Croque-monsieur de Marcel Mithois.

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