Œdipe, tragédie sur fond electro

ThéâtreÀ l’Oriental, Philippe Soltermann se frotte à «Œdipe Roi», de Sophocle. L’univers néo new-wave de Sandor habille ce monument du théâtre grec. Critique.

David Casada interprète un Œdipe arrogant et méprisant dans la tragédie de Sophocle mise en scène de Philippe Soltermann.

David Casada interprète un Œdipe arrogant et méprisant dans la tragédie de Sophocle mise en scène de Philippe Soltermann. Image: ROBIN CASSE

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«Je rentre au pays/De retour parmi les miens/Je suis au fond/Je vais toujours trop loin.» Les mots de Sandor résonnent comme un oracle. La voix grave et profonde de la chanteuse romande entremêlée aux sonorités electro de Jérémie Duciel au synthé, embaume de mystère l’entrée en scène d’Œdipe. Le héros, meurtrier de son père Laïos et époux maudit de sa mère Jocaste, s’acharne à lutter contre l’inexorable destin prédit par l’oracle de Delphes. Sa chute n’en sera que plus sublime. À l’Oriental de Vevey, Philippe Soltermann se frotte à sa «pièce fétiche de Sophocle», «Œdipe-Roi», l’un des sept textes du dramaturge grec parvenus jusqu’à nous. Dévoilée mercredi, sa lecture du mythe prend un ton résolument contemporain sans en trahir le sens.

Le pari était risqué. Monument sacré du théâtre occidental, la tragédie des Labdacides captive les metteurs en scène, de Max Reinhardt à Wajdi Mouawad en passant par Benno Besson. Au cinéma, Pasolini a revisité le mythe dans un chef-d’œuvre expressionniste. La figure du héros déchu a passionné et continue de captiver les herméneutes littéraires, philosophiques, jusque dans la psychanalyse. Comment s’emparer de ce poème chargé de symboles, ancré dans l’imaginaire collectif, sans se brûler les ailes?

Partition mélancolique

Sans doute inspiré par Melpomène, Muse de la tragédie, Philippe Soltermann parvient à créer une tension subtile entre l’antique et le contemporain, le récit chargé d’évocation et les effets visuels sophistiqués, la vigueur d’un texte totémique et un univers musical néo new-wave. Jamais la partition scénique ne tombe dans l’outrance; à l’inverse, une certaine simplicité émane de l’interprétation. On entend Sophocle nous parler à travers les siècles.

«Œdipe Roi est ma pièce fétiche de Sophocle. Elle m’intrigue, me fascine et me bouleverse depuis longtemps»

Philippe Soltermann, metteur en scène, dans sa note d’intention

Au plus près du théâtre grec, le chœur évolue ainsi entre chant et parole. Délaissant l’orchestra, il assiste fatalement au drame depuis son estrade dressée côté jardin. Sandor à la guitare électrique, Jérémie Duciel aux claviers et aux percussions, délivrent une partition puissante, mélancolique, envoûtante. Arborant une parure de plumes noires, comme annonciatrice du malheur, la chanteuse slame les stasima avec une intensité rare tandis que les sons électro du synthé enrobent ses mots d’une atmosphère énigmatique. Le Sphynx rôde... Seul bémol, Didier Charlet est bien moins à l’aise dans le costume du coryphée que dans la chasuble de son diacre de Chastavel.

Baigné dans les ténèbres, évocateur de la souillure de Thèbes, le décor signé par le collectif d’arts visuels Supermafia souligne et sublime les aspérités de la tragédie œdipienne. Deux grands paravents noirs percés laissent passer des rais de lumière éclatante. Métaphore de la vérité qui se fraye un chemin entre les interstices. Œdipe, aveuglé, finira par se crever les yeux pour soustraire l’insoutenable à sa vue. Les projecteurs déverseront alors des jets de lumière rouge sang.

La mort en coulisses

Et le texte? Philippe Soltermann a porté son choix sur une version relativement ancienne, publiée en 1946 par le Vaudois André Bonnard qu’il considère comme un «traducteur particulièrement efficace par la fulgurance de son style». Sous sa plume, le phrasé est direct, limpide, sans fioritures. Les comédiens, très justes dans leur interprétation, rendent cette sobriété.

En costume sombre, l’excellent David Casada compose un personnage arrogant, méprisant, rageux quand il saisit l’échec de son dessein de déjouer son destin. Face à lui, Anne-Sophie Rohr Cettou interprète une Jocaste vibrante. Lorsque la vérité perce, une corde descend lentement derrière les paravents. La reine s’enlève la vie, Œdipe se mutile. Les cris jaillissent mais le drame se joue en coulisses. Dans la tragédie grecque, le sang ne coule que derrière les portes de la skènè. Un messager en fait le récit, aussi précis que déchirant, avant qu’Œdipe ne réapparaisse, aveugle, dans un flot de lamentations. Sandor, alors, achève en chantant l’exodos. Sophocle cède la parole au rocker Patrick Eudeline et sa «Mauvaise étoile». «Jamais l’aube ne se lève/Pour moi c’est déjà la fin/Et mes yeux brûlés, j’en crève/De fixer celle qui me poursuit.»

Créé: 08.02.2020, 16h09

En tournée

Vevey, l’Oriental
Jusqu’au 16 fév.
www.orientalvevey.ch

Givisiez, Théâtre des Osses
Du 23 au 26 avr.
www.theatreosses.ch

Monthey, Théâtre du Crochetan
Me 6 mai
www.crochetan.ch

Lausanne, Maison de quartier Chailly
Je 28 mai
www.m-q-c.ch

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