Ariane Mnouchkine: «Le vrai beau théâtre a une vertu cathartique»

ScèneLa pièce du Théâtre du Soleil «Une chambre en Inde» crée l’événement à Beaulieu.

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Comme chaque soir de spectacle, Ariane Mnouchkine (photo ci-contre) ouvre la grande porte à deux battants de La Cartoucherie, antre flamboyant du Théâtre du Soleil niché dans le bois de Vincennes. Ce dimanche 20 mai revêt des couleurs particulières pour la troupe. Ce soir, ils donnent l’ultime représentation in situ d’«Une chambre en Inde», création collective nimbée d’exotisme, d’histoires ancestrales, de rêves. Hantée, aussi, par la brutalité des Hommes.

Trois heures trente de fable laissent les spectateurs en fusion, en larmes pour certains. Tous applaudissent, debout. La magie du Soleil a opéré une fois encore. Vite, on attrape la prêtresse des lieux, qui nous accorde quelques minutes d’entretien avant que le foyer ne se mue en lieu de fête. La pièce ne sera plus jouée avant de venir ensorceler le Palais de Beaulieu, à Lausanne, du 24 octobre au 18 novembre.

Quelle est la genèse de la pièce «Une chambre en Inde»?
Le spectacle raconte le traumatisme qu’ont été les attentats de novembre 2015 à Paris, pour nous comme pour tout le monde. À ce moment-là, nous devions nous rendre en Inde parce que je voulais que l’on travaille sur le Terukkuttu (lire encadré). Après les événements, j’ai tout remis en question. J’ai pensé: «Qu’est-ce qu’on va faire là-bas?» Heureusement, je n’ai parlé de ce doute à personne. Donc nous sommes partis. De là-bas, avec un peu de distance, le traumatisme est devenu la matière du spectacle.

Un spectacle comique, malgré le thème très grave…
Hélène Cixous (ndlr: écrivain et dramaturge qui a pris part à l’écriture à de nombreux spectacles du Théâtre du Soleil) a dit d’emblée que nous devions imaginer quelque chose de comique. Ce point de départ s’est tout de suite imposé. Puis on s’est beaucoup interrogé, on s’est demandé: «Est-ce qu’on peut rire dans un moment comme celui-là?» On a décidé que oui. Et on a commencé à travailler. Beaucoup de nos séances n’ont rien donné. Puis Hélène Cinque, qui joue le rôle de Cornélia, a proposé une improvisation sur les coliques, que l’on a gardée dans le spectacle. La colique a donné le la. Cela a donné naissance à quelque chose de très moliéresque, de populaire. On dit «chier dans son froc», c’est une très belle métaphore de la peur!

Pour vous le théâtre peut-il conjurer la peur?
À mon sens, un spectacle ne résout rien. Il approfondit un sujet, une interrogation, mais ne prétend pas donner de réponse. J’espère qu’«Une chambre en Inde» ne donne pas cette impression car alors il serait prétentieux. La pièce existe. Elle a un effet émotionnel sur le public. Après, les gens l’avalent, ou pas, le mangent, ou pas. Les spectateurs sentiront qu’il provoque quelque chose de bon en eux, ou pas.

Est-il cathartique?
Oui, je pense. On n’a absolument pas pensé à cela en le concevant. Mais je pense que le vrai beau théâtre a une vertu cathartique.

Quel a été l’apport du Terukkuttu dans la création de la pièce?
Le Terukkuttu m’a appris ceci: «Doutez si vous voulez, moi je ne doute pas. Le théâtre, il suffit de l’apprendre et de le servir.» Tout simplement.

Vous êtes la gardienne du Théâtre du Soleil depuis plus de 54 ans. Comment maintenez-vous cette flamme?
Il y a quelque chose qui brûle vraiment, ici, à La Cartoucherie. Quand je commencerai à pâlir, cela deviendra peut-être tellement insupportable qu’on arrêtera. Mais je pense qu’il y a eu beaucoup de convergences dans la longévité du Théâtre du Soleil. Nous avons eu de la veine, indéniablement, et nous avons côtoyé des gens merveilleux.

De la veine?
Oui, nous devons beaucoup à la France. Nous sommes le fruit de la décentralisation et nous jouissons de la politique culturelle. La France est à la fois critiquable et extraordinaire. Le Théâtre du Soleil existe parce qu’il se trouve en France. Il y a eu beaucoup de bienveillance à notre égard. En revanche, la situation est plus ardue pour nos jeunes successeurs. Nous devons nous battre pour qu’ils aient la même liberté. Aujourd’hui on les encage trop vite, on ne leur donne pas l’essentiel: le temps et la liberté.

Comment entrevoyez-vous l’avenir du Théâtre du Soleil?
Je souhaite qu’il évolue, qu’il devienne ce qu’il sera sans moi. Quelques personnes tiennent déjà le gouvernail, comme Charles-Henri (ndlr: Bradier, assistant d’Ariane Mnouchkine et codirecteur de la troupe). Pour la direction artistique, on verra. Ça va changer, oui. Mais le Théâtre du Soleil peut se transformer en mieux, si son évolution est juste. (TDG)

Créé: 24.10.2018, 08h57

Le «Terukkuttu»

Le Terukkuttu est une forme traditionnelle de théâtre, qui trouve son origine dans l’État du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde. Alliant chants, danses et parties parlées, les représentations sont orchestrées par le kattiyakaran, meneur de jeu truculent, qui commente l’action et dialogue volontiers avec les personnages. Dès le soir et jusqu’à l’aube, les acteurs, vêtus d’habits colorés et de hautes coiffes, racontent les histoires des deux grandes épopées indiennes, le «Mahabharata» et le «Ramayana». Entre deux récits, des rituels se mêlent à la fable, reflétant les us et coutumes et les émotions des villageois qui assistent au spectacle. Évoluant sur une scène faite de terre battue, les comédiens, chanteurs et danseurs sont accompagnés par des musiciens installés devant un petit rideau. Ils jouent de leurs instruments traditionnels: le petit harmonium indien, les tambours mridangam et dhola, et un hautbois mukavina. Bien que très ancien, le Terukkuttu reste très vivant de nos jours en Inde, surtout dans les campagnes. Les représentations ont lieu chaque année entre mars et juillet.

Infos pratiques

«Une chambre en Inde»
Théâtre du Soleil

Lausanne, Beaulieu
Du 24 oct. au 18 déc. 2018

www.lesoleil-lausanne.ch

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