Yvette Théraulaz se tourne vers ces messieurs

Paroles ParolesAu 57 de la rue Ancienne à Carouge, la «comédienne qui chante» répond par «Histoires d’Ils» à ses «Histoires d’Elles» de 2008. Secrets de fabrication.

Dans sa robe «rouge théâtre», l’égérie féministe boucle «Histoires d’Ils», douze ans après «Histoires d’Elles».

Dans sa robe «rouge théâtre», l’égérie féministe boucle «Histoires d’Ils», douze ans après «Histoires d’Elles». Image: MAGALI GIRARDIN

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Flûtée. Des graves aux aiguës, sa voix ne trahit aucun effort. S’écoule avec une intensité égale, comme le souffle dans l’instrument. Les émotions d’Yvette Théraulaz passent dans la modulation, jamais la force. Si la fatigue s’installe, après une journée de répétition suivie d’une interview, elle se communique dans un claquement de doigts plutôt qu’un timbre brouillé. À quelques jours de sa première, la grande dame verse ses propos dans nos mains en forme de coupe, prêtes à capturer l’eau du ruisseau.

Douze ans après «Histoires d’Elles», vous lui créez un versant masculin, «Histoires d’Ils». Faut-il rendre justice aux hommes?
Je ne pense pas. Mais quelque chose de fondamental est en train de se passer, et c’est un bon moment pour changer ensemble. Depuis cinquante ans, on remet en cause le patriarcat. Enfin, ça bouge. Dans tous les domaines, de jeunes femmes surgissent: en politique, dans les médias, partout – ça me donne la chair de poule rien que d’y penser. Tout à coup, on se rend compte de leur valeur et de ce qu’elles peuvent apporter à la société. L’idée est d’embarquer les hommes dans ce mouvement, et qu’ils y trouvent une chance pour eux-mêmes. Une victoire pour les femmes ne signifie pas une défaite pour les hommes, bien au contraire.

Que seraient-ils en droit de revendiquer en 2020?
Je ne suis pas un homme, je ne sais pas. Dans le spectacle, je leur donne la parole. Je mets dans la bouche d’un homme tout ce qui fait qu’il pourrait être dérouté: il n’a plus le droit de regarder les filles dans la rue, plus le droit de poser sa main sur un genou, bientôt il lui faudra une autorisation pour faire l’amour... Finalement, les hommes aussi doivent s’émanciper des stéréotypes qui leur collent à la peau. C’est compliqué d’être viril, eux aussi doivent se redéfinir. Le 14 juin, c’était extraordinaire de voir défiler tous ces jeunes pères dans les rues.

Pour aller à leur rencontre, vous vous basez sur votre expérience vécue: votre père, votre fils, vos partenaires. Qu’ont en commun les hommes de votre vie?
Les hommes qui ont vraiment compté pour moi ont en commun leur douceur. Mon père n’a jamais élevé la voix. Ni l’homme de ma vie. Mon fils un peu plus, avec ses propres filles...

Vous avez eu parfois à subir leur domination...
J’étais loin d’être émancipée, dans ma jeunesse. Tout ce que j’ai vécu de pas très positif avec les hommes vient aussi du fait que j’acceptais d’être sous leur domination. Je suis comme tout le monde, empreinte de sexisme par conditionnement culturel. On cherche à leur plaire. Déplaire aux hommes, c’est une sacrée histoire! Il y a des femmes qui m’ont dit n’avoir jamais connu de harcèlement, en me laissant entendre que celles qui le subissent y ont une part de responsabilité. Certaines affirment: moi je suis forte, les hommes ne s’attaquent pas à moi!

Vous vous y reconnaissez?
Toute féministe que j’étais, j’ai vécu des violences inacceptables de la part de certains partenaires. Déjà, j’ai tendance à me sentir coupable. Ce que je fais ne va jamais aller. Je n’ai pas été adéquate en tant que mère, ni en tant que compagne. Du coup, si un homme se montrait violent, j’avais tendance à l’excuser en prenant la faute sur moi, mon travail, mes absences, mes passions. Mais l’autocritique est une chose, se laisser faire en est une autre. Je suis encline à me bousculer. J’espère pouvoir m’améliorer jusqu’à la fin. Pour ce spectacle, j’ai hésité avant de témoigner sur la violence faite aux femmes, justement parce que c’est compliqué de déplaire! Mais ce n’est pas une raison pour tout accepter.

Quelle a été la réaction de vos collaborateurs masculins – Lee Maddeford au piano, votre fils David Depierraz à la scénographie… – pendant la mise en place d’«Histoires d’Ils»?
Pas si simple… Lee m’interpelle: pourquoi tu parles de la violence des hommes? Tous les hommes ne sont pas comme ça! À tous mes spectacles depuis quarante-cinq ans sur le sujet, il n’y a pas eu une seule représentation où un homme n’est pas venu me dire: de quoi vas-tu encore nous accuser? Pourtant j’aime les hommes, je ne suis pas contre eux. N’empêche que nous vivons dans un monde fait par les hommes, pour les hommes, et je n’ai de cesse de le dénoncer. Je pense que les hommes ont très peur.

Pas facile de partager ses privilèges...
Ni de remettre en question un fonctionnement ancestral. Je ne suis pas une obsédée du féminisme dans ma vie de tous les jours. Quand je fais un spectacle, je prends du recul et me demande ce que j’ai envie de dire sincèrement, par nécessité, en réponse à une urgence. Dans «Histoires d’Ils», je parle par exemple de Jacques Brel au début des années 60, comment j’ai voulu faire mon métier tout comme lui, dans un engagement total. Combien ce bloc d’humanité m’a marquée. Tout au long du spectacle, je relaie des paroles d’hommes. Le seul texte de femme que je reprends est une chanson d’Anne Sylvestre.

Vous évoquez la difficulté de déplaire aux hommes. Faut-il lui attribuer par exemple le soin que vous apportez à votre apparence?
Bien sûr. Mon souci du paraître m’a également conduite à faire de la scène. Mais qu’une femme soit belle et qu’elle montre sa féminité n’implique pas qu’on doive la maltraiter. Ce souci de mon apparence me vient de ma maman, qui m’a montré comment prendre soin de soi. J’en ai besoin. Voilà vingt ans qu’il n’y a plus d’homme dans ma vie, j’ai fermé boutique, je ne cherche plus à séduire. Je n’en suis ni triste, ni amère. Mais cela n’arrangerait rien que je me laisse aller physiquement. Et puis, vieillir, c’est compliqué pour tout le monde, homme ou femme. Quand je me vois, à bientôt 73 ans, je me demande pourquoi il faut que je vive cette dégradation.

Vous vous êtes souvent placée en porte-à-faux avec le discours dominant, au cours de votre trajectoire. C’est important d’apporter une voix discordante?
J’ignore si ce spectacle apportera quelque chose de nouveau ou de différent. Il me semblait qu’en parlant de moi, de mon parcours, des hommes que j’ai côtoyés, qui m’ont aimée, que j’ai aimés, qui m’ont fait mal, peut-être que ma parole au sujet du harcèlement prendrait plus de valeur. C’est comme un témoignage personnel, avec la distance des années et un certain humour, plutôt qu’un discours général. Le fait est que les violences faites aux femmes, viols ou féminicides, doivent cesser.

En quoi la chanson permet-elle à cette posture de s’affirmer?
Comme je le dis souvent, je ne suis pas chanteuse, je suis une comédienne qui chante. Les chansons, je les interprète, j’en restitue le texte, comme je l’ai fait récemment pour Barbara. La musique suscite une émotion plus puissante et directe que la parole, j’ai donc besoin du secours de la musique pour porter un propos. Et dans une chanson, on ne disserte pas, on va à l’essentiel. Nos vies à tous sont accompagnées par des chansons de variété, chacun s’y retrouve. Celles que j’ai choisies ici sont de mon époque, on n’y trouve ni Christophe Maé ni Vianey, mais plutôt Nougaro, Brel. Je ne pas triche sur ma génération.

Couronnée à plusieurs reprises par des institutions suisses - l’Anneau Hans Reinhart en 2013, le Prix de la culture de la Fondation Leenaards en 2018 -, comment définiriez-vous aujourd’hui votre statut au sein des arts vivants romands?
Je fais ce que je peux. Je suis une comédienne de 73 ans, et je continue. Ce n’est pas évident de continuer. J’ai encore de la ressource. Et je trouve fascinant de voir sur une scène un corps plus âgé.

Que diriez-vous à la petite fille que vous étiez?
Je me suis apaisée vis-à-vis d’elle. Je me dis aujourd’hui que je ne l’ai pas trop trahie. Il y a des idéaux de pureté, de bienveillance, de bonté qui vont avec ma culture catholique, et que je n’arrive pas toujours à mettre en pratique, mais j’y tends. Je ne nuis jamais intentionnellement à autrui: c’est la moindre des choses. Cette petite fille, je ne l’ai jamais abandonnée. On peut dire que je lui tiens la main.

«Histoires d’Ils» Théâtre de Carouge, Le 57, jusqu’au 9 février, puis du 18 au 23 fév. et les 12 et 13 mars, 022 343 43 43, www.theatredecarouge.ch. Déjeûner avec Yvette Théraulaz le ma 4 fév. à 12h30 à la Société de Lecture, www.societe-de-lecture.ch

Créé: 24.01.2020, 10h28

Bio express

1947 Yvette Théraulaz naît à Lausanne le 28 février.

1961 «Je rentre à l’École romande d’art dramatique au Conservatoire de Lausanne. C’est là, à 14 ans, que j’ai joué pour Benno Besson dans la «Sainte Jeanne des abattoirs» de Brecht.»

1965 Sa carrière théâtrale est lancée. À ce jour, la comédienne aura interprété une centaine de rôles sous la direction de metteurs en scènes tels que Charles Joris, André Steiger ou Joël Jouanneau.

1974 «L’année de naissance de mon fils, j’avais 27 ans.»

1977 Yvette donne désormais de la voix avec «Chansons femmes», qui tourne en Suisse, en France, au Québec, en Belgique et en Allemagne.

2009 «La naissance de ma première petite-fille, Eva, suivie, cinq ans plus tard, de la seconde, Nora.»

2013 La Société suisse du théâtre lui décerne l’Anneau Hans Reinhart.

2020 «La création du dernier-né de mes spectacles, «Histoires d’Ils», créé au Théâtre Benno Besson à Yverdon avant sa venue au Carouge. Ça fait deux ans que je le concocte, dans le sillage de #MeToo.»

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