Les dessous de l’arène

Théâtre de Carouge Reconstruire ou rénover le bâtiment de 1972, le choix revient aux Carougeois. Visite des lieux pour se faire une idée.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Un samedi matin frisquet, cinq péquins battent le pavé trempé devant le 57, rue Ancienne, à Carouge. Le théâtre communal niche derrière cette porte depuis 1986. A l’enseigne de Gérard Carrat, 1250 m2 de locaux indispensables au fonctionnement de l’institution: une salle de 135 places, un local de répétition, des bureaux pour l’administration, un magasin d’accessoires et un atelier de réparation des costumes.

On est là pour se faire une idée. Faut-il dire «oui» le 24 septembre à la construction d’un nouveau théâtre, ou faut-il voter «non»? La visite est organisée par les partisans de la reconstruction. On nous mettra donc sous les yeux tout ce qui cloche. Et très vite, on ne sait plus où donner de la tête.

La démonstration démarre par la «petite salle» qui, en dépit de son charme indéniable, présente de nombreuses tares. Tout d’abord, être distante de 300 mètres de la «grande salle» François-Simon. Fitness du pauvre garanti pour tous les employés du théâtre, comédiens et metteurs en scène compris. Ensuite, être une location dont le bail arrive à échéance en 2020. «Construire un nouveau théâtre permettrait de regrouper toutes nos activités sous un même toit. Un gain de temps et d’efficacité», résume David Junod, qui nous sert de guide. «Nous louons 1850 m2 à Vernier pour nos ateliers de construction de décors, qui trouveraient aussi leur place dans le nouveau bâtiment.»

«Poteau à 100 000 francs!»

Une fois la porte du 57, rue Ancienne franchie, on se retrouve dans une vieille grange carougeoise, véritable vitrine de la bricole, qui fait eau et vent de toutes parts. Au centre de la salle de spectacle, à la place d’honneur, une grosse poutre de bois verticale qui soutient le plafond. «Les habitués arrivent très tôt, pour éviter d’être assis derrière. C’est notre poteau à 100 000 francs!» glisse notre cicérone. «Il y avait le même au beau milieu du plateau, le remplacer par un din (une poutrelle métallique, ndlr) nous a coûté cette somme.»

Des loges ont été installées derrière le bar; deux cabines de douche font face au frigo; un rideau protège la pudeur des acteurs du passage des techniciens, qui vont et viennent entre la scène et l’atelier de stockage du matériel. «On ne dirait pas, mais Georges Wod (directeur du Théâtre de Carouge de 1981 à 2002, ndlr) a investi ici un million de francs.» En effet, on ne dirait pas. Impossible de marcher dans les bureaux au 1er étage lors des représentations, tout craque, vibre et grince. Sous le faîte du toit, le grenier tourne au gigantesque capharnaüm: une cuirasse veille un morbier, tandis que de vétustes chaises tiennent compagnie à des accessoires épars.

Nul besoin d’ouvrir les fenêtres pour aérer; lorsque la bise de septembre soulève les bâches en plastique, on aperçoit les toits de Carouge. «Qu’est-ce qui se passe lorsqu’il neige?» interroge un des participants à la visite. Haussement d’épaules fataliste de notre meneur de jeu: «En hiver, les comédiens répètent ici en doudoune. Plutôt comique quand on joue Le Malade imaginaire!» Sur les tables du local mansardé, des bouteilles d’eau et des fruits secs pour tenir un siège - celui d’Arras sans doute, puisqu’on peaufine en ce moment au Carouge Cyrano de Bergerac. «La salle Gérard-Carrat, on ne pourrait pas faire sans, résume David Junod, mais ce sont tout de même des conditions de travail très difficiles.»

L’enfer du monte-charge

Notre petite troupe ressort indemne et trottine par la rue Joseph-Girard jusqu’au Théâtre de Carouge proprement dit, 39, rue Ancienne. Cette grosse volaille de béton qui picore aux confins du Vieux Carouge forme, avec la salle des fêtes voisine, un ensemble décrié depuis 1972. «Les vrais Carougeois ont toujours trouvé ce théâtre franchement laid», assène un habitué du marché du samedi matin. De fait, le bâtiment n’est ni classé, ni inscrit à l’inventaire, comme a tenu à le rappeler dans sa campagne le Conseil administratif de Carouge, qui soutient unanimement la reconstruction.

Premier constat quand on aborde le théâtre par l’arrière, la salle François-Simon est enterrée. Les camions empruntent une pente assez raide pour décharger décors, costumes, projecteurs et matériel divers. Les manutentionnaires doivent ensuite tout charger dans un élévateur. «Ah! notre fameux monte-charge…» soupire David Junod. «Il est déjà tombé en panne lors de l’inauguration en 1972 et ne fonctionne qu’une fois sur deux. Chacun de nous sait qu’il ne faut pas l’emprunter en oubliant son portable, sous peine de rester bloqué pour la nuit.» Lorsque l’ascenseur fait grève, on dévisse la rambarde de sécurité et les techniciens descendent les décors à la force du poignet. Périlleux.

Dans les coulisses, des tuyaux percés grimpent le long des murs; un sac en plastique sombre protège de l’inondation l’alarme incendie lumineuse, qui devrait pourtant être bien visible; une seule des deux pompes pour le chauffage fonctionne et la climatisation est au point mort. David Junod: «Il y a deux ans, j’étais là, en plein spectacle, lorsque trois tuyaux ont éclaté. L’eau ruisselait sur le tableau électrique, il y en avait 5 centimètres dans les sous-sols. On courait partout chercher des bacs. Sur le plateau, les comédiens ont continué à jouer.» Une autre fois, c’est la préposée à la billetterie qui a eu les pieds mouillés.

Dangereuses ailettes

Comme la plupart des immeubles construits à la fin des années 60, le Théâtre de Carouge est bardé d’amiante. Lorsqu’on se promène sur la coursive, de part et d’autre de l’ancienne cabine de régie, les dangereuses ailettes gris souris sont bien visibles. Un déflocage s’impose, on n’y coupera pas. «Et commencer des travaux ici, c’est comme dévider une pelote: un problème en amène un autre», relève notre guide. C’est pourquoi rénover le bâtiment coûtera aussi cher au contribuable carougeois que construire un nouvel ouvrage, au dire des partisans du «oui». «45 ans, ce n’est pas vieux pour une construction», concède le représentant du théâtre. «Le problème, c’est que l’on construisait trop à l’époque, mal, et trop vite. Regardez la tour de la TSR ou l’Ecole de commerce de Saint-Jean: elles ont dû être reconstruites.»

Oui ou non, que diront les Carougeois le 24 septembre? «En tout cas moi, aujourd’hui, je me suis fait une opinion et je sais quoi voter!» s’exclame un des visiteurs en ce samedi frisquet.

(TDG)

Créé: 12.09.2017, 19h45

Articles en relation

Haykel Ezzeddine: Une pluie de parapluies sur Carouge

Blogs à lire Edmée Cuttat: Magnifique Jeanne Balibar Pascal Gavillet: Les grands du Lido. Xavier Comtesse: Horlogerie Suisse: le temps des faillites? Maurice-ruben Hayoun: Netanyahou joue le peuple contre les élites… Plus...

Guerre des chiffres sur le Théâtre de Carouge

Fact checking Partisans et opposants au projet de reconstruction n’avancent pas les mêmes données. Eclairage. Plus...

Le MCG en difficulté lors du débat sur l'avenir du Théâtre de Carouge

Votation Plus de 200 personnes ont assisté à l’échange d’arguments entre opposants et partisans sur l’avenir du théâtre. Plus...

Reconstruire ou rénover le théâtre: débat à Carouge

Genève Mercredi, partisans et opposants du projet de 54 millions, attaqué en référendum, s’affronteront sur l’avenir du bâtiment. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.