La recherche du commun

La Bâtie - Festival de GenèveA la découverte de Mohamed El Khatib, le metteur en scène qui réduit les fossés.

Invité de la 41e édition de La Bâtie avec quatre de ses spectacles, le Français Mohamed El Khatib engage sa personne dans un théâtre documentaire fondé sur ses rencontres.

Invité de la 41e édition de La Bâtie avec quatre de ses spectacles, le Français Mohamed El Khatib engage sa personne dans un théâtre documentaire fondé sur ses rencontres. Image: MAGALI GIRARDIN

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Reconnu en France, où il est artiste associé au Théâtre de la Ville à Paris, le Marocain d’origine, qui a grandi dans le Loiret, fait ses premiers pas à Genève sur l’invitation du festival de La Bâtie. Il y présente quatre spectacles, dont Moi, Corinne Dadat (lire ci-contre), portrait frontal d’une femme de ménage de 55 ans. Rencontre avec celui qui a fait de la rencontre son credo.

Présentez-vous au public local comme le font vos deux personnages-comédiennes dans «Moi, Corinne Dadat»!

J’ai 37 ans, et je fais du théâtre par accident. J’ai commencé par des études de géographie, de sociologie, de littérature, de sciences politiques. J’ai débuté au théâtre en 2010, mais je n’ai commencé à produire un travail intéressant qu’à partir de la mort de ma mère, en 2012. J’ai décidé alors de rencontrer des gens. Je veux pouvoir garder la liberté de toucher à tout. Dans le programme de La Bâtie, on lit que je suis un «touche-à-tout de génie». Ça me fait rire, parce que mes collaborateurs ont l’habitude de me supplier de ne toucher à rien: «surtout ne touche à rien», me répètent-ils!

Vous avez exercé les activités de footballeur, sociologue, universitaire ou cinéaste. Qu’avez-vous en commun avec vos héroïnes Corinne et Elodie?

Mon parcours me permet d’être très à l’aise pour échanger d’égal à égal. Quand je parle à Corinne, je parle à ma mère. Cette aptitude à pouvoir naviguer d’un milieu à l’autre, en reconnaissant la fragilité de chacun, m’a donné, comme à Corinne et à Elodie, une forme d’humilité. On a aussi en commun d’être des gosses d’ouvriers. Nos parents devaient compter. De sorte que je ressens comme un luxe de faire du théâtre: je ne descends pas à la mine. Enfin, nous partageons un même intérêt pour la vie: elle prime sur le travail, et même sur le théâtre.

Vous vous intéressez aussi bien à une femme de ménage qu’à une contorsionniste, à un marin qu’à un éleveur. A qui ne dédieriez-vous pas une pièce?

Spontanément, je répondrais: aux gens comme moi, issus du milieu petit-bourgeois du théâtre. Ce métier est pour moi un prétexte pour aller à la rencontre de gens que je ne croiserais pas naturellement. J’applique un principe politique de mixité. Je dois aller mettre le nez là où je ne suis pas attendu. Un aristocrate serait pour moi aussi exotique qu’un agriculteur. Ensuite, dès qu’il y a rencontre, j’essaie de réduire la distance entre le spectateur et la personne qui lui semble éloignée. Je cherche ce qu’on a en commun. Il se trouve qu’on partage autant de choses avec une femme de ménage qu’avec un courtier – sauf que dans ce cas, il faut se débarrasser de plusieurs couches avant de s’apercevoir qu’une fois mis à nu, il est aussi fragile que Corinne.

Toutes les expériences de travail se valent-elles?

Toutes sont respectables. Mais la société ne les considère pas à égalité, ne serait-ce que par leur rétribution. Pourquoi la danseuse gagne-t-elle trois fois plus que la femme de ménage? Est-elle plus utile? Travaille-t-elle plus? Symboliquement, elle est plus valorisée. Souvent, moins les métiers sont utiles, mieux ils sont rémunérés. Il y a là une injustice qu’il faut réparer. Il faudrait même valoriser plus que tous les autres les métiers ingrats – éboueur, vidangeur d’égouts, thanatopracteur… Quand je confronte la danseuse Elodie et l’agent d’entretien Corinne, je découvre que la plus malheureuse n’est pas celle qu’on croit.

En dirigeant l’une et l’autre sur scène, agissez-vous en patron? Peuvent-elles se plaindre d’exploitation? Et quel est votre intérêt dans l’affaire?

J’ai été sollicité récemment pour adhérer à une organisation syndicale du spectacle vivant en France – le syndicat des patrons de salles. J’ai répondu que jamais de la vie, politiquement et culturellement, je ne pourrais rejoindre un syndicat qui défend les intérêts des patrons contre ceux des compagnies indépendantes. En même temps, je dirige de fait une petite entreprise et assume une responsabilité patronale. J’essaie de m’en détourner le plus possible, en payant par exemple le même salaire à tous les membres de l’équipe, selon un principe communiste. Ou en associant un maximum de monde aux décisions. Je vise le rapport d’égalité. J’essaie de conformer les actes aux principes – ce qui est rare dans le milieu.

Dénoncez-vous les conditions sociales des travailleurs culturels? Font-ils à vos yeux partie du lumpenprolétariat?

C’est clair. La contorsion, dans la hiérarchie de la danse, se trouve tout en bas de l’échelle. Je ne veux pas dénoncer ce statut en tribun, mais montrer les faits tels qu’ils sont. Dès lors que je sais pourquoi j’agis, je n’ai rien à cacher. Je ne fais que ce que je suis en mesure d’argumenter. J’ai une vision contraire à toute forme de corporatisme: je refuse de mythifier les milieux artistiques.

Le théâtre documentaire permet-il de parler de soi?

Il s’appuie sur des documents, y compris vivants. On part d’archives, de témoignages, de conversations, mais on débouche sur un spectre très large. Je peux transformer des archives en introduisant sur scène des corps qu’on ne voit plus, des langues qu’on n’entend plus, en quittant l’entre-soi de la scène théâtrale conventionnelle.

«Conversation entre Mohamed El Khatib et Alain Cavalier» Th. du Loup, ve 8 et sa 9 sept.; «Finir en beauté» Th. du Grütli, du 12 au 14 sept.; «L’amour en Renault 12» Th. du Grütli, je 14 et ve 15 sept., www.batie.ch (TDG)

Créé: 07.09.2017, 20h17

Autoportrait à l’autolaveuse

Quelques bidons de détergent; un aspirateur industriel parqué dans un coin; une quinqua blonde tenant un sac-poubelle; une jeune femme aux cheveux longs assise en tailleur. Sur l’écran en fond de scène, comme dérouleraient les chiffres de la Bourse, ces indications: «Le capital sympathie (alternativement «santé», «financier» ou «talent») de Corinne Dadat s’élève à 146 (puis 42, ou 19)».

Une fois l’assistance de la salle des Eaux-Vives installée, une fois le cadre du projet Moi, Corinne Dadat publiquement défini par son auteur, l’objet et sujet du spectacle prend la parole. Tantôt relayée par la vidéo de ses conversations préalables avec Mohamed El Khatib, elle décline son pedigree avec gouaille: «Je suis Corinne Dadat, j’ai quatre enfants, je pèse 70 kilos, je gagne 1157 euros par mois.» Evoque l’alzheimer qui la guette. S’autorise des assertions: «Je n’ai plus de rêves, j’ai un quotidien.»

Entre texte appris et digressions improvisées («Corinne ne peut pas faire semblant», expliquera El Khatib en interview), elle se présente sous tous les angles au spectateur. S’exhiberait même un poil, par la volonté du metteur en scène, devant un public inaccoutumé à suivre au théâtre un corps de la classe ouvrière. Un public, donc, que pareille représentation rend insidieusement voyeur.

En parallèle à Corinne se dévoile aussi Elodie, 24 ans, danseuse-contorsionniste – également un peu freak. Si elle réussit mieux ses grands écarts, elle semble moins gaillarde que son aînée. Jusqu’à l’envolée lyrique du finale, quand les deux travailleuses s’emploient à nettoyer le plateau. L’une en vidant ses bonbonnes de nettoyant dans un geste révolutionnaire, l’autre se servant de sa chevelure comme d’une serpillière.

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