Dominique Ziegler révolté

InterviewLe metteur en scène genevois défend un théâtre politique. Rencontre avec un «anarchiste conservateur».

Le rituel de l’ardoise: Dominique Ziegler a inscrit «Fight the power!» une exclamation tirée de la culture punk anarchiste. Le fils de l’altermondialiste Jean Ziegler met en scène un théâtre engagé très à gauche.

Le rituel de l’ardoise: Dominique Ziegler a inscrit «Fight the power!» une exclamation tirée de la culture punk anarchiste. Le fils de l’altermondialiste Jean Ziegler met en scène un théâtre engagé très à gauche. Image: Olivier Vogelsang

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Lorsqu’on le retrouve au cimetière des Rois, Dominique Ziegler nous tend d’entrée de jeu le dépliant de son nouveau spectacle. Quand on se sépare une heure plus tard, il nous en glisse un nouveau dans la main en lançant un vague: «Je ne sais plus si je vous ai déjà donné mon flyer…» Roi de l’autopromotion, Dominique Ziegler aurait de quoi agacer. Mais une fois passé le discours du communicant, le metteur en scène genevois se montre sympathique, cultivé et porteur d’une réflexion profonde sur l’utilité et le rôle du théâtre. Se définissant lui-même comme un «anarchiste conservateur», il nous en dit plus long sur son amour des textes anciens et son vœu d’abolir toute hiérarchie. Ombres sur Molière, sa prochaine création, qui se donnera du 8 septembre au 4 octobre au théâtre Alchimic, a été rédigée en alexandrins classiques et s’intéresse à l’ambiance au sein de la troupe de Molière à Versailles lors de la polémique due à la pièce Tartuffe.

Votre prochaine pièce représente Molière aux prises avec le clergé. Quel en est l’enjeu principal?

Le rapport de l’artiste au pouvoir. Un artiste n’est jamais complètement indépendant. Il dépend des finances, d’un contexte politique et, suivant la parole qu’il prend ou non, il peut déclencher les foudres ou être très accommodant avec le pouvoir en place. Pour moi, Molière est la référence ultime en termes de courage humain et artistique. Quand il arrive à la cour du roi, on lui offre de diriger les divertissements pour l’ouverture de Versailles, et il balance Tartuffe. Cette pièce est une charge extrêmement violente contre le clergé, qui régnait alors aux côtés de la monarchie. Un véritable artiste ne se couche pas dans le confort, et c’est cela que Molière nous a légué.

Vous réactualisez régulièrement les textes d’auteurs anciens, comme Jaurès, Rousseau, Calvin et récemment Molière. En quoi est-ce important?

Ces auteurs sont fondamentaux et leurs textes méritent d’être connus. Calvin, malgré ses dérives dictatoriales, a cimenté Genève. Rousseau est essentiel en matière de science sociale. Quant à Jaurès, on le connaît peu aujourd’hui, pourtant c’était un véritable humaniste ferme dans ses principes. Hollande et les socialistes français, pour qui j’ai une haine fondamentale, se revendiquent de Jaurès en le piétinant allégrement, en s’alignant complètement sur la ligne du capitalisme et de l’impérialisme américain, en se moquant ouvertement des pauvres, en jouant avec le racisme antirom… Ce sont des gens de droite voire d’extrême droite qui se camouflent derrière le socialisme. Rousseau mettait d’ailleurs la société en garde en disant que bientôt «le faux aura le visage du vrai». Le rôle du théâtre est l’exact contraire: c’est en mettant un masque qu’on montre le vrai visage de la société. Encore faut-il que les gens de théâtre fassent leur métier.

Dans vos pièces «Les rois de la com’» et «René Stirlimann contre le Dr B.», vous mettez en scène la manipulation. Par quoi êtes-vous inspiré?

Mais par le système politico-économique qui nous dirige! Pour moi l’analyse marxiste fait foi. Il y a une classe dominante qui mute, qui se raffine, qui n’est pas toujours la même selon les latitudes, mais les schémas hiérarchiques perdurent depuis la nuit des temps. Cette classe utilise toute une batterie de techniques de manipulation. La publicité notamment est un aspect fondamental de formatage de l’homme. Voyez comme on essaye de nous transformer en une espèce de clone mondial, en prônant des valeurs consuméristes, machistes, de fausse virilité. Le mythe d’un «winner» pour une multitude de «losers». Le capitalisme marche comme ça. Pour Les rois de la com’, j’ai été inspiré par Jacques Séguéla, l’homme du marketing mitterrandien, mais qu’on retrouvait aussi chez Sarkozy, qui est d’un cynisme extrême. Tout comme François Blanchard, conseiller en communication, qui déclarait: «J’ai vendu des assiettes, des tissus, maintenant je vends des présidents africains, globalement, l’acte reste le même.» Et, effectivement, on retrouve chez les publicitaires les mêmes ressorts qu’utilisent les dictateurs pour régner sur leur peuple…

Imaginez-vous monter une pièce qui n’ait aucun rapport avec la politique?

Le théâtre est politique, c’est dans son ADN. Il y a toujours eu des gens qui se moquent du chef. La parodie, la satire, c’est le fondement du théâtre. Aujourd’hui, on nous montre parfois quelques fausses subversions, qui parlent à quelques bobos se donnant un frisson à vil prix. Je suis d’avis que le théâtre doit rester populaire et se préoccuper avant tout de contenu. La transgression, ce n’est pas se mettre à poil, choquer le bourgeois à tout prix, mais tenir des propos étayés qui invitent à réfléchir.

Vous dites être contre les «systèmes impériaux» américain, russe, israélien ou européen. Etes-vous, contrairement à la gauche, en défaveur de l’entrée de la Suisse dans l’Union européenne?

C’est très embêtant parce que je n’ai pas envie de m’aligner sur l’UDC, qui donne le ton sur ce sujet. Mais vu la machine tout à fait abjecte qu’est l’Union européenne, qui est au service du pouvoir économique et des classes dominantes, mieux vaut être en dehors. Ce qui ne veut pas dire que la classe dominante suisse m’enthousiasme beaucoup plus, mais ça ne sert à rien de croire que c’est un progrès que de rejoindre l’UE.

Comment était-ce de grandir avec comme père Jean Ziegler?

Il m’a transmis, avec ma mère, une certaine ouverture d’esprit et l’amour du voyage. Il m’emmenait toujours dans des endroits improbables. Je me souviens de voyages au Sahara occidental en jeep à la frontière marocaine devant une espèce de mur de Berlin au milieu du désert. J’ai souvent voyagé en Afrique qui, pour moi, est un continent phare. Quand nous pourrirons, les Africains seront toujours là, grâce à leurs liens sociaux forts, leur système de croyances, leur rapport à l’autre, au rire, au corps. L’individualisme a distendu ces liens en Europe.

Avez-vous dû souvent vous justifier d’être un «fils de»?

Des cons, sur ma route, il y en a eu, oui. Quand mon père a écrit Une Suisse au-dessus de tout soupçon ou La Suisse lave plus blanc, où il s’en est pris à des gros laveurs d’argent, il y a eu des remous. Certains anonymes ont écrit à mon père qu’ils allaient me tuer – j’avais 5 ans. J’ai aussi rencontré des contrôleurs TPG qui ont déchiré mon abonnement parce que c’était marqué Ziegler dessus. Quand j’ai été le changer, on m’a dit «vous apprendrez qu’ici on est en Suisse et vous le direz à votre père!» Ce qui était paradoxal, c’est que mon père était flippé quand je descendais seul à Genève – on habitait Choulex – mais me lâchait dans les rues de Bamako ou de Cotonou sans problème.

«Ombres sur Molière», écrit et mis en scène par Dominique Ziegler, du 8 sept. au 4 oct., Théâtre Alchimic, 10, av. Industrielle. (TDG)

Créé: 04.09.2015, 15h52

Bio express

Fils de Jean Ziegler, Dominique est né à Genève en 1970. Après sa matu au Collège Claparède, il part travailler pour des communautés Emmaüs à travers le monde. Il revient à Genève et obtient un diplôme de théâtre à l’école Serge Martin. Sa première pièce, N’Dongo Revient, coécrite en 2002 avec David Valère, connaît un grand succès. Depuis, il met régulièrement en scène ses pièces dans des théâtres genevois.

Questions fantômes

Quelle question détesteriez-vous qu’on vous pose?

Tout ce qui implique un raisonnement mathématique. Ça me paralyse. J’ai eu 1,6 dans cette discipline à la matu. J’ai un cauchemar récurrent ou je suis encore au collège et je dois passer une épreuve de maths.

Quelle question ne vous a-t-on pas posée?

On ne m’a jamais demandé quel était mon disque préféré de tous les temps. C’est Fun House, des Stooges, précurseur du punk-rock avec une progression free-jazz délirante.

La dernière fois que

…vous avez pleuré?

En lisant un album de Yakari, «Les prisonniers de l’île», avec mon fils de 4 ans. La dernière case est d’une poésie extrême. Un chaman déclare «Ah, le petit élan n’a plus besoin d’eux» et comprend toute l’affaire devant une sculpture faite par un castor. Ça a l’air un peu cucul, mais c’est toute la cosmogonie amérindienne qui est là…

…vous avez trop bu?

A l’Usine, au concert de Mastodon, un groupe de heavy metal américain.

…vous avez envié quelqu’un?

Mon ami Bernard Goldblatt, un ex-champion suisse de tennis en chaise roulante. Ça fait 25?ans qu’il vit au Burkina Faso où il réalise des films en lien avec la population locale.

…vous vous êtes excusé?

Il y a quelques jours auprès d’une comédienne. Elle faisait des propositions de mise en scène qui allaient à l’encontre des miennes et ça m’énervait. J’ai été con, tyrannique et sec, ce qui m’a valu le surnom d’Adolf Ziegler.

…vous avez transpiré?

Aujourd’hui, car j’ai rendez-vous avec scénographe, costumière et régisseur, plus un filage avec les acteurs.

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