«Aucune famille ne peut se réduire à un cliché»

ThéâtreLatifa Djerbi signe un explosif portrait de groupe «en résonance» avec le Printemps arabe.

Latifa Djerbi se laisse diriger par Julien Mages dans une «Danse des affranchies» née de sa plume, «aussi viandue qu’onirique».

Latifa Djerbi se laisse diriger par Julien Mages dans une «Danse des affranchies» née de sa plume, «aussi viandue qu’onirique». Image: LAURENT GUIRAUD

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Petite hérissonne. On ne se permettrait pas ce sobriquet si Latifa Djerbi ne plaçait si ostensiblement son corps – et sa féminité – au cœur même de son travail d’artiste. «L’improbable est possible… j’en suis la preuve vivante!» «Tripes Story» ou «Re-belle», autant de titres qui autorisent à regarder en face la comédienne et auteure qui a, depuis un bon lustre maintenant, ses marques au Théâtre Saint-Gervais.

Qu’affiche-t-elle, la quadragénaire d’origine tunisienne, née à Angers, en France, active sur les scènes romandes, au nom de sa compagnie Les faiseurs de rêves, depuis le début des années 2000? L’implantation effrontée de ses piquants dit son ascendance en même temps que sa pugnacité. Le regard vif de l’ancienne mathématicienne répond au sourire en coin de l’actrice de rue. Le minois pointu de la fureteuse réfute les rondeurs de la maman. Ajouté à la fougue de sa gestuelle, il y a largement de quoi tabler sur une carrière théâtrale. Commentaires de l’intéressée.

Oppression corporelle

«Je suis la cadette d’une fratrie de six, résume Latifa Djerbi. Quoique mes frères et sœurs se soient mariés en Europe, je constate qu’aucune d’entre nous, filles, n’est libre dans son corps. Nous portons toutes des traces d’oppression.» Convaincue de l’enjeu sociétal présent dans ce ressenti commun, la battante s’interroge sans relâche sur sa présence physique au monde. «Une vie pleine doit inclure la chair autant que la psyché, découvre-t-elle. Perdre mon père récemment me l’a encore rappelé. Mais quelle est réellement la liberté des femmes de disposer de leur corps? Il ne faut pas croire que nous soyons ici moins entravées qu’ailleurs par d’anciens blocages.»

Pour ce qui est de son énergie, notre bourrasque des plateaux romands jure qu’il en a fallu beaucoup «pour trouver son chemin en tant que femme», mais tout autant pour régater au sein d’une «famille à fort tempérament». «Si la rage m’anime, ajoute Latifa Djerbi, il s’agit d’une rage joyeuse!»

L’oxymore la caractérise à d’autres titres. Avant de s’élancer sur les planches, la boule de feu a étudié les mathématiques, ce champ de l’esprit parmi les plus désincarnés. «On peut les aborder sans complexe, qu’on ait ou non un bon niveau de français, qu’on soit fille ou garçon, riche ou pauvre. De parents orphelins, peu lettrés, qui vivaient dans des conditions dignes de Zola, je n’ai ressenti aucun frein à faire des maths, apprécie-t-elle. Dans ce sens, elles symbolisent pour moi une certaine justesse sociale.» Leur point commun avec le théâtre? «L’absolu, l’harmonie, la question», dira la transfuge.

Du jeu à l’écriture

Dès qu’elle aura foulé la scène, Latifa réalise qu’«on y est aligné sur soi. Totalement mobilisé. Entier. Elle est le lieu de l’unité – intérieure, avec autrui, avec l’univers entier». Mais celle qui joue alors sous la direction notamment de Fabrice Melquiot, Frédéric Polier ou Ahmed Belbachir déborde d’envies scripturales, de vécus à partager sans truchement.

Intronisée auteure en résidence à Saint-Gervais, elle signe ensuite plusieurs monologues mi-humoristiques, mi-engagés qu’elle interprète en solo. Sa rencontre avec l’homme de théâtre français Jacques Livchine, «réenchanteur du monde», la détermine à aller de l’avant. En 2017, elle décroche le Prix Textes-en-Scènes pour une «Danse des affranchies» comprenant cette fois neuf personnages. «Cette pièce tranche radicalement avec ce que j’ai écrit jusqu’ici. J’avais envie d’évoluer, de douter, d’expérimenter. Dans le cadre offert par la bourse, avec mon mentor Ahmed Madani, j’ai pu prendre mon temps, semer mes graines, laisser les choses germer.»

Latifa Djerbi ne définit pas sa pièce comme autobiographique. «Sa protagoniste, Dounia, est plus sauvage que moi. Je l’interprète, mais ma présence n’est pas nécessaire.» De plus, si la famille décrite ressemble à la sienne, c’est en vertu de son essence non conventionnelle: «Aucune famille ne peut se réduire à un cliché. Je voulais l’affirmer de l’intérieur, en brisant celui de la famille arabe typique». (TDG)

Créé: 10.05.2018, 18h08

À cliché, cliché et demi

Dounia s’envole de Suisse pour veiller le corps de son père au bled. Tandis que dans les rues de Tunis, le Printemps arabe renverse Ben Ali, les retrouvailles familiales font, «par vibration», trembler les murs de la maison. Dounia se confronte successivement à sa mère assujettie (Séverine Bujard), à sa sœur jouisseuse (Fadila Belkebla), à un oncle cupide (Thierry Jorand), au fantôme attendri du papa (idem), à une doctoresse lesbienne (Lamia Dorner)… Des traditions locales au sexe à l’occidentale, les carcans sont nombreux à emprisonner les femmes. De la fuite à l’amour, différents modèles d’affranchissement s’offrent aux insurgées.

À cet état des lieux raisonné que Latifa Djerbi tire de ses observations tant en Romandie qu’en Tunisie répond la sobre mise en scène par Julien Mages: un podium délimitant un ring dans le ring. La débauche de cris, d’injures, de coups et de caricatures – outrance du dialogue comme du jeu – fait en revanche basculer l’entreprise dans la pantalonnade qu’une chasse aux clichés eût préféré éviter.

«La danse des affranchies» Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 19 mai, 022 908 20 00, «www.saintgervais.ch»

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