Quand le terrorisme colonise les écrans

DécodageExtraits réels ou films de fiction, les attentats pullulent en vidéo. Analyse d’Emmanuel Cuénod, directeur du festival Tous Ecrans.

Captures d'écran de la vidéo du journaliste du <i>Monde</i>, résidant derrière la salle de concert du Bataclan.

Captures d'écran de la vidéo du journaliste du Monde, résidant derrière la salle de concert du Bataclan. Image: DR

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Des femmes et des hommes qui se précipitent en courant hors d’un bâtiment. Des corps allongés par terre, certains péniblement traînés au sol. En bande-son, des tirs de balle. Des cris. Des gens qui s’interpellent. «Oscar! Oscar! Tu es où?» «Qu’est-ce qu’il se passe?» «Ils nous tirent dessus!» «Bébé, je suis là!» La scène est filmée par la fenêtre de l’immeuble sis face au Bataclan, la salle de concert parisienne qui a été prise d’assaut par des terroristes le 13 novembre dernier. L’image tremble. Le bras qui tient le téléphone portable aussi. Cette vidéo, capturée par un journaliste du Monde voisin du Bataclan, a fait le tour du monde. Tout comme celles des multiples raids policiers, des assauts, des ambulances, des discours de François Hollande. Certains ont monnayé leur vidéo amateur à des médias, pour quelques centaines d’euros. Le patron de la pizzeria Casa Nostra, également touchée par les terroristes, a vendu les bandes de ses caméras de surveillance à des journalistes anglais du Daily Mail pour 50 000 euros. Un acte condamné par la Mairie de Paris, qui a annoncé hier refuser d’indemniser le restaurateur pour les dégâts commis tant que ce dernier n’aura pas reversé la somme touchée au fonds de solidarité créé pour les commerces.

Qu’ils aient été relayés, commentés et compilés par les médias officiels internationaux – le New York Times propose un dossier multimédia des attentats contenant quelque 75 vidéos – ou mis en ligne sans montage par le biais des réseaux sociaux, ces documents filmés des attentats ont inondé le Web. Parallèlement, le terrorisme est l’un des thèmes récurrents de la production de films et de séries télévisées de ces dernières années. Hier sortait en salle le film Les cowboys de Thomas Bidegain, sur un père recherchant sa fille partie rejoindre un réseau salafiste. Tandis que Made in France de Nicolas Boukhrief, mettant en scène une cellule djihadiste préparant des attaques massives au cœur de Paris, a vu sa sortie – prévue le 18 novembre – repoussée suite aux attentats. Directeur du festival genevois Tous Ecrans qui vient de s’achever, Emmanuel Cuénod analyse le phénomène.

Les vidéos d’attentats sont d’une viralité extrême sur le Web, et le terrorisme inspire de nombreuses fictions. Médias et réalisateurs ne font-ils que répondre à l’appétit du public?

Ce sont deux appétits qui se nourrissent l’un l’autre. Les médias rendent compte d’une situation comme ils le peuvent, avec toujours la tendance de vouloir vendre et se démarquer de la concurrence. C’est pourquoi les 90% des médias vont adopter une dramaturgie plus puissante, dans la titraille et dans le visuel. De soncôté, la population ne cherche pas à se repaître à tout prix des malheurs du monde, mais veut simplement se renseigner. Et effectivement, ces images choquantes provoquent un peu d’addiction. J’ai passé, comme beaucoup de monde sûrement, la nuit du vendredi 13 novembre scotché devant des vidéos qui passaient en boucle, parce qu’il fallait être dans l’événement, comprendre ce qu’il se passait. Adopter une posture moralisante après coup pour condamner cette attitude ne sert à rien.

Cette surabondance de vidéos est-elle utile à l’information?

J’ai du mal à dire que les vidéos amateur sont dangereuses. Elles existent et sont des documents livrant un témoignage direct. Ce qui est dangereux, c’est de les livrer sans apporter d’explication, telles qu’elles apparaissent sur les réseaux sociaux, très rapidement après les faits. Je pense à un public qui n’a pas les capacités d’interpréter ces vidéos pour ce qu’elles sont, comme des jeunes fascinés par l’action guerrière, faisant partie d’une minorité qui s’estime, à tort ou à raison, marginalisée. Le montage réalisé dans un documentaire ou même les films de fiction sur la thématique servent à apporter un sens à l’information brute. La vidéo du journaliste du Monde, qui filmait des gens s’enfuyant du Bataclan, livrée dans un premier temps sans coupe, ni commentaire ni montage, est très anxiogène. Pour quelqu’un qui a des fantasmes de mort et de destruction, cette vidéo est attrayante: on perçoit l’effroi des gens, ce qui témoigne du succès de l’attaque, mais on reste à bonne distance de l’horreur. Un plan rapproché des visages des victimes tuées par exemple annulerait complètement toute impression de triomphe, en ne laissant que dégoût et nausée. A moins d’être un psychopathe, bien sûr.

Montrer le visage des bourreaux, n’est-ce pas contribuer à leur «starification»?

Je ne pense pas. Au contraire, cela contribue à dédiaboliser les attaquants. Livrer leur visage, leur parcours, leur casier judiciaire, leur trajectoire cabossée permet une plus grande compréhension de ce qui est arrivé. Ce qui me semble mauvais, en revanche, c’est de les affubler de surnoms, de type «le fantôme», «le maître de je-ne-sais-quoi», etc.

De manière générale, l’iconographie du terroriste a changé. Ce n’est plus Carlos ou la bande à Baader que l’on s’imagine. Aujourd’hui, on voit un soldat armé jusqu’aux dents, muni d’un AK-47 et de son gilet d’explosifs, autant dans l’imagerie livrée par Daech que dans les films et séries traitant du sujet. Cela contribue au fantasme de puissance et de virilité des aspirants djihadistes. Il y a ce très beau film palestinien Paradise Now, de Hany Abu-Assad, présenté en 2005 au Festival du film de Berlin, qui raconte l’histoire d’un type embrigadé pour un attentat kamikaze. On lui installe sa ceinture d’explosifs, il est en sueur, il a peur, il ne veut plus mourir. Son angoisse n’a plus rien de viril, de désirable. C’est peut-être le sentiment qu’a dû ressentir le djihadiste qui a abandonné sa ceinture d’explosifs dans une poubelle à Montrouge, après les attentats.

Les séries américaines n’hésitent pas à se servir d’éléments actuels. Dans «Homeland», la CIA déjoue des cellules de l’EI et cherche à remplacer Bachar el-Assad par un autre dirigeant. Une pratique nouvelle?

Non, le cinéma américain a toujours eu un rapport beaucoup plus rapide à l’actualité. La guerre du Vietnam donne quasi immédiatement des films sur le sujet. Souvenons-nous de Rambo ou de Voyage au bout de l’enfer. Tandis que les grands films français sur la guerre d’Algérie, on ne les a pas vus dans les années 60 ou 70. La France a très longtemps produit des séries sans enjeu, comme La brocante, Joséphine ange gardien, Maupassant, ou Les misérables. Aujourd’hui, elle est obligée de se renouveler, à cause de la force de frappe des séries américaines, téléchargeables dans le monde entier. Avec la série danoise Borgen, l’Europe a compris qu’elle pouvait aussi faire des séries d’actualité.

La sortie de «Made in France» est repoussée pour des questions de sécurité. De manière générale, les festivals de films ont-ils à craindre des menaces terroristes?

Le Festival de Cannes sait qu’il a du souci à se faire. Cela fait plusieurs années que le processus de fouille à l’entrée des salles s’est considérablement renforcé. Tous les spectateurs passent au détecteur de métaux. Cette pratique s’est généralisée après la vague d’attentats européens post-11 Septembre. Avant, le terrorisme n’était pas une inquiétude du festival.

A Tous Ecrans, nous ne nous sentons pas plus visés que n’importe quelle autre manifestation culturelle. Nous n’avons pas vocation à montrer des films politiques, comme le FIFDH ou Visions du réel par exemple. Je pense que Paléo, le Montreux Jazz ou, à Genève, l’Escalade et la Fête de la musique, ont a priori plus de questions de sécurité à se poser que nous.

Créé: 25.11.2015, 20h28

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