Les meilleures séries TV s'offrent un gros bouquin à leur gloire

EcransLe top des feuilletons de ces vingt-cinq dernières années est passé au crible.

BREAKING BAD. 5?saisons, 62e épisodes, de 2008 à 2013, par Vince Gilligan. L’absence totale de morale sanctifiée par une bonne cause, la famille

BREAKING BAD. 5?saisons, 62e épisodes, de 2008 à 2013, par Vince Gilligan. L’absence totale de morale sanctifiée par une bonne cause, la famille

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Difficile d’imaginer une soirée entre amis sans série télé. Non qu’on en regarde une systématiquement entre la poire et le fromage, mais quels que soient les convives, on en parle. Il y a les accros à Breaking Bad et les fanatiques de Game of Thrones, ceux qui reçoivent à Noël les DVD de Lost et attendent Pâques pour les visionner, et ceux qui prennent congé pour télécharger chaque nouvel épisode de House of Cards dès sa diffusion aux Etats-Unis… Au royaume des feuilletons, les souverains sont nombreux et les sujets enclins à la plus docile des soumissions. Pour prolonger par la lecture le plaisir de l’écran, Taschen publie un gros ouvrage bien documenté et distrayant sur les meilleures séries de ces vingt-cinq dernières années, des Simpson (1989) à True Detective (2014).

A l’ère du «télégavage»

Chaque feuilleton de la sélection est disséqué et analysé, illustrations à l’appui. De cette longue histoire télévisuelle racontée chronologiquement se dégagent des lignes de force. Jürgen Müller et Steffen Haubner, les auteurs de L’univers des séries TV, osent notamment ce constat: nous regardons aujourd’hui des séries comme on lit un long roman qu’on adore. Avec zèle et dévotion. «Les chapitres sont devenus des épisodes, et quiconque disposant de suffisamment de temps libre peut dévorer sa série préférée plusieurs heures de suite (…).» Les fournisseurs en ligne se sont déjà adaptés à ce phénomène appelé binge watching («télégavage»). «Désormais, des services de streaming tels que Netflix ne se contentent plus de sortir leurs propres productions, ils offrent aussi aux consommateurs de séries des saisons entières disponibles d’un coup, de sorte que chacun peut décider à quel rythme il souhaite regarder les épisodes», commentent les deux auteurs. S’ajoute à cela une disponibilité sans limites du consommateur de séries: devant un écran HD dans son salon, face à son ordinateur au bureau, tablette ou smartphone en main lorsqu’il est en déplacement.

En outre, la technique permet différentes acrobaties: «Répétition de ses scènes préférées, saut en avant ou en arrière entre des épisodes ou des saisons complètes, pause et réalisation de captures d’écran – tout cela rappelle l’acte de bouquiner un de ses livres préférés et attache les fans toujours plus étroitement à une série.» Le spectateur, comme le lecteur du Seigneur des Anneaux, de Harry Potter, voire de La Recherche du temps perdu, visionne à son rythme, toute la nuit s’il le souhaite, souligne ce qui le touche le plus, saute des passages, en regarde d’autres ou va en catimini guigner la fin…

Public urbain et doté de moyens

Nous nous trouvons pris dans une addiction temporelle et affective semblable à celle que ressentent les accros à la lecture. Nous devenons un membre de cette famille, de ce clan, de ce groupe d’amis avec lesquels nous vivons intensément et bien plus longtemps que lorsque nous allons voir un film au cinéma. Ce mode de consommation a un impact direct sur la production des séries télé: «Cela implique naturellement une plus grande complexité esthétique et une narrativité plus élaborée afin de satisfaire le spectateur», observent Jürgen Müller et Steffen Haubner. «Ce mode de réception modifié rend nécessaires de nouvelles stratégies narratives.»

Pour faire court, les séries sont devenues au fil du temps de purs chefs-d’œuvre. Des chaînes comme HBO et AMC ont lancé le mouvement, les autres ont suivi, allant jusqu’à embaucher de prestigieux réalisateurs. On parlerait en cinéma de films d’auteurs. Même les génériques sont ciselés comme des petits bijoux artistiques. Les auteurs du volume de Taschen décortiquent notamment celui de Mad Men, court film d’animation truffé de références, ou celui de Breaking Bad, totalement abstrait et reflet parfait de l’étrange atmosphère de la série.

Il y a derrière cela des considérations économiques. Les chaînes cherchent depuis toujours à toucher un public le plus vaste possible. Mais il est évident que certains téléspectateurs sont des cibles plus lucratives que d’autres pour les programmes privés financés par la publicité. «Voilà ce qui entraîna l’apparition de ce qu’on appelle communément les «programmes de qualité», avancent Jürgen Müller et Steffen Haubner. «Dès les années 70 aux Etats-Unis, à partir des années 90 en Europe, on s’adressa de plus en plus à un public jeune, urbain et doté d’un bon pouvoir d’achat.» Premier fleuron illustratif de cette tendance, Twin Peaks de David Lynch, en 1990-1991.

Comme le dernier opus d’un auteur fétiche, le prochain épisode ou la nouvelle saison de son feuilleton préféré sont guettés avec fébrilité. «Les séries vivent des attentes de leurs spectateurs. C’est la mise à l’épreuve – ou non – de ces attentes qui fait la différence entre les productions ordinaires et les séries exceptionnelles», constatent les deux observateurs. «Le public exige de voir, d’un épisode à l’autre, d’une saison à l’autre, ses pressentiments et ses prédictions balayés par le tourbillon des événements. Si les téléspectateurs attendent une chose, c’est bien l’imprévisible.» Les scénaristes de Game of Thrones l’ont bien compris, eux qui n’hésitent pas à passer au fil de l’épée les héros préférés des téléspectateurs à la fin de chaque saison.

Car l’engouement pour un feuilleton est suscité en grande partie par l’affection que l’on porte à tel ou tel protagoniste. Jürgen Müller et Steffen Haubner vont plus loin encore, affirmant que «le succès des nouvelles séries tient au fait que chacun y trouve un personnage lui correspondant. C’est là un point commun entre ces nouveaux formats, les soaps et les séries familiales classiques.»

La famille reste en effet un thème récurrent, mais sa forme a beaucoup évolué: bande de copains avec Friends, collègues de travail avec Mad Men, Urgences ou Grey’s Anatomy, groupe d’amies avec Desperate Housewives ou Sex and the City. «Producteurs et scénaristes n’ont plus en face d’eux des familles homogènes et prévisibles. C’est en faisant de l’hétérogénéité familiale et des familles recomposées ou atypiques un sujet que les créateurs des nouvelles séries accèdent au succès. Cette relève de la famille classique de quatre personnes ainsi assurée par d’autres formes de communautés reflète les changements sociaux survenus aux Etats-Unis depuis les années 1950.» Comme le soulignent les auteurs, au-delà de la caricature et du divertissement, «la série télévisée est le média idéal pour visualiser une structure sociale chancelante car, à l’inverse de l’individualisme et de la perspective subjective du cinéma, la série renvoie toujours à un avant et à un après infinis.»

(TDG)

Créé: 28.08.2015, 17h28

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«L’univers des séries TV. Le meilleur des 25 dernières années selon Taschen», par Jürgen Müller (éditeur) et Steffen Haubner, Taschen, 744 pages.

LES EXPERTS. 15e saisons, 326?épisodes, de 2000 à ce jour, par Anthony E. Zuiker. La fascination du public pour les enquêtes médico-légales.
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24 HEURES CHRONO. 9e saisons, 204e épisodes, de 2001 à 2010, puis 2014, par Joel Surnow et Robert Cochran. La peur, signature politique de notre époque.
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LOST, LES DISPARUS. 6e saisons, 121e épisodes, de 2004 à 2010, par Abrams, Lieber et Lindelof. Un voyage infernal dans l’espace et le temps.
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DESPERATE HOUSEWIVES. 8?saisons, 180?épisodes, de 2004 à 2012, par Marc Cherry. L’amitié à la vie, à la mort, et les pires secrets tapis sous les hortensias.?
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BREAKING BAD. 5e saisons, 62e épisodes, de 2008 à 2013, par Vince Gilligan. L’absence totale de morale sanctifiée par une bonne cause, la famille.
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HOUSE OF CARDS. 2e saisons, 26e épisodes, de 2013 à aujourd’hui, par Beau Willimon. Un couple énigmatique à la conquête du pouvoir.
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