L'abominable diacre de Chastavel joue avec la peur

PortraitLe «pire des religieux», Didier Charlet, remettra la soutane pour la dernière de «26 minutes», samedi. Le personnage survivra.

«Tout sort de moi, c’est à la fois fun et ignoble.  Des fois c’est lourd à porter», confie le comédien Didier Charlet.

«Tout sort de moi, c’est à la fois fun et ignoble. Des fois c’est lourd à porter», confie le comédien Didier Charlet. Image: Patrick Martin

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C’est un affreux, mais qu’est-ce qu’on l’aime! Jean-Gabriel Cuénod, diacre de la paroisse imaginaire de Chastavel, nous a conquis avec ses interventions régulières à la RTS ou sur Couleur 3. Plus de 10 000 Romands l’ont applaudi en allant voir son one-man-show «Hosanna»! Dans la joie. Samedi, l’énergumène viendra nous parler de Noël dans la dernière édition de 26 minutes.

Mais qu’est-ce qui nous plaît tant dans ce personnage de religieux à double menton, au regard d’obsédé, suintant la haine et la brillantine? Il devrait nous faire horreur, ce déjanté qui voudrait marquer les homosexuels «au fer rouge sur le front» et forcer des Roumains à faire une crèche vivante de Noël pendant plusieurs jours à défaut de «leur casser les jambes tout de suite». Nous ne devrions peut-être pas nous marrer en l’écoutant dire qu’il a le compte en banque bien garni parce qu’il sait prier ou qu’il va chasser «en butant tout ce qui bouge» avec son dogue argentin prénommé Mengele. En précisant bien que «c’est un chien blanc». Nous devrions nous scandaliser devant tant d’horreurs proférées avec l’onctuosité et l’accent d’un paroissien vaudois un peu simplet. Et, pourtant, nous nous tordons de rire.

Jean-Gabriel Cuénod est drôle «car c’est un personnage de clown cathartique, il a une part de vérité. Il concentre la haine et la méchanceté tranquille de beaucoup de Suisses, tous ces gens qui ont l’air sympa mais pensent qu’il faut jeter les étrangers dehors. Ceux qui tolèrent les homosexuels mais en confiant que, quand même, c’est contre nature.» L’analyse est faite par celui qui connaît le mieux Jean-Gabriel Cuénod, le comédien lausannois Didier Charlet. C’est lui qui l’a créé peu à peu pendant les spectacles d’improvisation d’Avracavabrac dans les années 2000.

«Je me suis retrouvé en prison comme sous le régime de Pinochet»

«Il dit toujours l’inverse de ce que je pense», assure Didier Charlet (43 ans), assis dans un bistrot hipster de la capitale où il a ses habitudes. Dans la vie, le saltimbanque ne porte pas de grosses lunettes ridicules. Habillé comme un grand ado urbain, les cheveux grisonnants, il porte une casquette de commerce éthique péruvien. Un résumé de ses aspirations. Idéaliste, Didier Charlet voulait changer le monde dans les années 1990. Il prenait des cours de théâtre à Genève, vivait dans un squat. Il s’est fait un jour embarquer et condamner «sur de faux témoignages» après une manifestation célébrant les 30 ans de Mai 68. «Je me suis retrouvé en prison comme sous le régime de Pinochet.» Il sombrera dans une déprime de plusieurs années, qu’il diagnostique comme son «mal de vivre dans un monde désenchanté». La rencontre avec son amie, la naissance de deux filles et l’humour sur scène avec l’équipe d’Avracavabrac lui redonneront des vitamines. Son talent comique explose dans cette troupe qui a servi d’incubateur à 120 secondes et à 26 minutes.

Capable de tout

«Didier est capable de tout, il a un imaginaire incroyable dont je suis très fan. C’est un délire permanent», explique son ami Vincent Kucholl, qui l’a aidé et poussé à créer le personnage du diacre. «En fait, son humour cherche toujours à dénoncer, c’est un humour citoyen.» Mais qu’est-ce que Jean-Gabriel Cuénod penserait de Didier Charlet? «Que c’est un gauchiste urbain, qu’il vit dans le péché, qu’il passe son temps à jouer à des jeux vidéo et à fréquenter des bistrots où il y a des femmes qui feraient mieux d’être à la maison», rigole Didier Charlet. Le même homme rempli d’idéaux humanistes est capable de se transformer en un éclair en diacre maléfique. «Jean-Gab», comme il l’appelle, est sa créature, son monstre de Franken­stein: «C’est vrai, tout sort de moi, c’est à la fois fun et ignoble, dit-il. L’intolérance est au fond de nous. Des fois, c’est lourd à porter. Quand j’écris, je laisse «Jean-Gab» s’exprimer mais il arrive que je censure: c’est trop horrible.»

«Ce qui me glace le sang, c’est quand des gens le prennent au premier degré et partagent ses idées. Cela m’est arrivé d’en rencontrer»

Interpréter le diacre s’avère jouissif, mais le personnage fait peur à son créateur: «Ce qui me glace le sang, c’est quand des gens le prennent au premier degré et partagent ses idées. Cela m’est arrivé d’en rencontrer.» Une partie de la population vivrait bien à Chastavel: «Quand j’ai créé le personnage, certains me disaient qu’il n’était pas crédible. Puis Trump a été élu aux États-Unis et des idées nauséabondes deviennent de plus en plus courantes.» Son cauchemar, c’est que le diacre préfigure des religieux qui existeront peut-être dans l’avenir. Il précise qu’il cherche moins à égratigner la religion que la méchanceté ordinaire. Certes, on se rappelle l’incroyable clip tourné à la Gay Pride de Sion avec le diacre chantant «Dieu a créé ton cucul pour faire caca, pas pour être le berceau de ton péchééé». Didier Charlet, athée revendiqué, ne pense pas pour autant que «ceux qui croient en Dieu sont des imbéciles, par contre je suis allergique à certaines croyances imbéciles, nuance».

Après la dernière de 26 minutes, Jean-Gabriel Cuénod sera en pause. «Il reviendra, c’est sûr. Il faut que j’écrive un nouveau spectacle et que j’arrête de procrastiner.» Son amie, Dahlia, qui fait un travail régulier à mille lieues de la vie d’artiste, s’en amuse: «Il me dit qu’il cherche l’inspiration dans son bain. Mais je le soupçonne de faire la sieste.» En attendant, Didier assure deux moments hebdomadaires sur Couleur 3: L’odyssée de Zoé, avec Crystel Di Marzo, et une chronique BD dans l’émission Calmos le jeudi soir. Une radio qu’abomine Jean-Gabriel Cuénod: «Surtout, votez pour «No Billag» et cessez de lire les journaux, les gens qui s’instruisent sont dangereux!» recommande le diacre de Chastavel. (TDG)

Créé: 14.12.2017, 11h49

Bio

1974 Naît le 4 novembre à Lausanne.

1981 Fait son «premier gag de Noël».

1994 Voyage d’une année en Asie. Visite l’Inde, la Thaïlande, le Japon.

1998 Manifeste contre l’OMC à Genève et commémore Mai 68. Arrêté, il passe plusieurs jours en prison. «La fin de mes illusions.»

2000 Se lance dans le théâtre d’improvisation avec la troupe Avracavabrac, au Caveau de l’Hôtel de Ville, puis au 2.21 et au Bourg. Rencontre Vincent Kucholl et Vincent Veillon.

2006 Débuts à la radio avec 3615 Couleur 3 et 2-0 en terrasse.

2007 Rencontre sa compagne, Dahlia, après une soirée théâtrale.

2010 Naissance de sa première fille, Alice. Lila naîtra deux ans plus tard.

2014 Première du spectacle Hosanna! Dans la joie. Cinquante dates, 10 000 spectateurs.

2015 Première apparition à 26 minutes.

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