Teint de porcelaine, voix de cristal, Gisèle Vienne débarque

La Bâtie - Festival de GenèveLa très polyvalente artiste franco-autrichienne tient le haut du pavé à La Bâtie 2015. A découvrir dès ce samedi soir

Gisèle Vienne rechigne à l’inversion des rôles entre metteure en scène et jouet d’une mise en scène. Aussi décide-t-elle de ne pas se prêter au rituel de l’ardoise. Tout en sachant que «ne rien y inscrire, c’est encore y dire quelque chose»…

Gisèle Vienne rechigne à l’inversion des rôles entre metteure en scène et jouet d’une mise en scène. Aussi décide-t-elle de ne pas se prêter au rituel de l’ardoise. Tout en sachant que «ne rien y inscrire, c’est encore y dire quelque chose»… Image: GEORGES CABRERA

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Elle vous plante son regard vert en plein dedans, Gisèle Vienne. Son teint de porcelaine et sa voix de cristal ont beau tenter d’amortir le choc, on en serait presque secoué. Elle ne retirera son épine qu’aux adieux, après avoir mené l’entretien de sa parole chantante et limpide, scandée de gestes délicats. Avec ses airs tantôt de madone ou de domina, elle circule dans la culture comme un poisson dans l’eau, comme si l’univers entier venait s’y abîmer.

De cette sirène – cousine de l’Edouard aux mains d’argent interprété par Johnny Depp chez Tim Burton, tellement elle compte d’hypersensibles tentacules –, les festivaliers pourront découvrir quatre œuvres ponctuant cette 39e Bâtie dont elle est l’artiste invitée. This is how you will disappear, ce soir, une hallucination chorégraphique créée en 2010; The Ventriloquists Convention, une pièce coécrite avec l’auteur américain Dennis Cooper, donnée jeudi et vendredi prochains; une exposition photographique intitulée 40 Portraits, 2003-2008; et un court-métrage, Brando, sorte de clip musical pour le groupe Sunn O))). Le tout réalisé en étroite collaboration avec son banc de complices, dont l’acteur Jonathan Capdevielle (dont on verra la pièce Saga) et le musicien Peter Rehberg (alias Pita en concert). On ne vous prédit qu’une chose: à peine venue, elle vous restera en tête.

Votre polyvalence est phénoménale: vous êtes à la fois philosophe, musicienne, plasticienne, chorégraphe, metteure en scène, marionnettiste, photographe, amoureuse de littérature et de musiques «viscérales»… Durant votre enfance, vous traitait-on de touche-à-tout?

Je pense que j’en suis venue à travailler sur les plateaux parce que j’ai toujours eu des passions multiples. De tout temps j’ai aimé les arts, la lecture, la musique – que j’ai commencé à pratiquer à l’âge de 6 ans –, le dessin, la sculpture. Pour autant qu’on cherche à savoir où les choses prennent source, je me dis que j’ai été très conditionnée par mes jeux d’enfants avec mon amie Vidya, qui consistaient à nous déguiser, à faire des mises en scène, à inventer des histoires. On a passé des années entières à élaborer une maison de poupées, dont ma mère avait conçu la structure, et dont nous avons à l’infini peaufiné les détails, les accessoires, les tapisseries. C’est devenu une entreprise familiale, impliquant également mon frère. J’ai choisi par la suite de préserver la multiplicité de ces passions-là.

Quel était votre environnement?

L’endroit dans lequel j’ai principalement grandi, à Grenoble, était une vieille maison 1900 avec un grand jardin sauvage. Les enfants du quartier en avaient peur, ils la prenaient pour un lieu hanté. Elle en avait effectivement l’aspect: c’est là aussi quelque chose qu’on retrouve dans mes préoccupations actuelles. Ma mère est peintre, autrichienne, mon père, français, était prof d’économie et d’allemand. Notre intérieur était tapissé de tableaux. Cet environnement, avec les montagnes autour, a très certainement marqué mon imaginaire. Quand je sortais de chez moi, le matin pour aller à l’école, j’étais consciente de l’impact de ce décor familial. Je dois beaucoup à mes parents et à l’éducation qu’ils m’ont donnée, entre deux cultures, deux langues. Je suis clairement une petite Européenne. Ma mère m’a beaucoup appris sur l’art, mon père m’a initiée au monde des idées. Ils m’ont transmis l’ouverture et la liberté d’esprit, que je continue de cultiver en exerçant mon métier. Aujourd’hui, ils comprennent l’intérêt de ce que je fais, ce qui me donne une stabilité que je n’aurais pas autrement. Je me sens comprise.

Les catégories, vous y êtes allergique?

Pas allergique, non: je m’interroge sans arrêt sur leur utilité. Cela dit, les arts de la scène sont pour moi pluridisciplinaires par essence. Je comprends que des artistes se focalisent principalement sur le corps et la musique, ou le corps et la voix, mais ils ne se passeront pas pour autant d’un travail sur l’espace, sur la lumière. Que leur choix soient actifs ou passifs, ils n’en demeureront pas moins parlants. A moi, il me paraît plus intéressant de prendre à bras-le-corps ces questions, activement. Ce qui caractérise mon approche est donc de travailler la pluridisciplinarité intrinsèque du médium, et même dans sa transversalité historique. De regarder la scène avec tout ce qui la compose. Une phrase, qu’elle soit verbale ou non, je l’écris en passant d’une langue à l’autre: du son au corps, du geste à la lumière, tout en tâchant de garder à l’esprit ce qui captera davantage l’attention du spectateur.

Pendant vos études de philo, étiez-vous déjà fascinée par les figures d’Eros et Thanatos, très présentes dans votre travail?

Ah oui! Je me souviens avoir lu assez tôt Jean Cocteau, Thomas Mann, Robbe-Grillet. Ma mère m’a aussi montré le travail de l’artiste surréaliste Hans Bellmer. Ensuite, à 17 ans, mon prof de philo – j’ai eu beaucoup de bons profs! – m’a mis entre les mains L’Erotisme de Georges Bataille, c’était une bonne idée! Ça m’a permis de formuler des choses qui m’habitaient depuis longtemps.

Les écrits des grands psychanalystes ont dû vous marquer aussi?

Pas tant que ça. Je me méfie: je n’ai pas la formation suffisante pour vraiment les comprendre. Mais les psys doivent s’amuser devant mes spectacles, je pense!

Croyez-vous aux fantômes?

A priori, je dirais non, pour respecter ma part rationnelle. Par contre, je crois à la force du fantasme. Je ne sous-estime pas le pouvoir de l’imaginaire. Mon action est influencée par le rêve, par mon univers fantasmatique, mes hantises. Cet impact-là n’a rien d’irréel. Les fantômes m’intéressent donc dans leur réalité imaginaire.

Vous vous entourez de fidèles dans vos collaborations: Jonathan Capdevielle, Peter Rehberg, Dennis Cooper, Patrick Riou… A quoi correspond ce désir de vous constituer une famille artistique?

Bizarrement, je ne cherche pas à me rassurer au sein du groupe. Notre collaboration est chaque fois remise en question. Il y a plein d’autres artistes avec lesquels j’aimerais travailler. En même temps, avec Capdevielle, Rehberg, O’Maley, Cooper, ou d’autres, plus récemment adoptés, le partenariat est tellement riche que je ne souhaite pas l’interrompre. Notre écriture, comme notre entente, s’affinent, ce serait dommage d’arrêter. Nous constituons bien une famille, mais nous ne sommes pas mariés: le choix se renouvelle chaque fois.

Comment décririez-vous votre rapport au corps humain?

Je m’intéresse aux interactions entre les différentes représentations du corps. On les côtoie quotidiennement: en quoi nous influencent-elles? Je suis fascinée par ces comportements extrêmes qui conduisent soit à entretenir le corps obsessionnellement, soit à le détruire. Personnellement, j’ai toujours peur de vaciller. Mon esprit étant, disons, assez animé, je dois faire attention à ma mécanique.

Qu’est-ce que Genève évoque pour vous?

Frankenstein! Je suis allée me recueillir sur sa sculpture à Plainpalais hier. Et puis Belle du seigneur, le roman d’Albert Cohen. Flatterie à part, j’adore cette ville, j’aimerais y vivre un jour.

La Bâtie – Festival de Genève Programme complet sur www.batie.ch (TDG)

Créé: 28.08.2015, 18h38

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Questions fantômes

La question que vous détesteriez qu’on vous pose…

Dans le cas d’une question impudique, je ferais le choix de ne pas y répondre. On peut m’interroger sur n’importe quoi, libre à moi d’y réagir comme je veux.

La question que vous souhaiteriez qu’on vous pose…

Quelle est la place de la lumière dans votre travail? C’est un paramètre qui me passionne. Dans The Pyre, présenté à La Bâtie en 2013, la lumière était la scénographie!

La dernière fois que…

… Vous avez pleuré?

En juillet, quand mon appartement à Paris a intégralement brûlé. J’ai vu les flammes le ravager. Toutes les vitres craquaient sous la chaleur. Ça m’a fait pleurer.

… Vous avez trop bu?

Ça doit remonter à 15 ou 20?ans. J’arrive à me mettre dans des états euphoriques assez facilement, et je ne suis pas bien si je bois trop. Un verre suffit donc.

… Vous avez envié quelqu’un?

Quelque chose me fait envie, plutôt que je n’envie les gens. Mon amie m’a raconté avoir fait récemment un séjour dans les montagnes suisses, ça m’a fait envie.

… Vous vous êtes excusée?

Je présente souvent de petites excuses. J’ai tendance à me sentir responsable. Je le fais tous les jours. Il faut que je fasse attention à ne pas endosser des responsabilités qui ne m’incombent pas, ça peut devenir un défaut.

… Vous avez transpiré?

Là, en venant à vélo. Ça m’amuse de rouler vite, il faisait chaud, j’ai sué.

Autobio express

Je suis née en 1976 à Charleville-Mézières (F). En 1979, nous avons déménagé à Grenoble, où j’ai rencontré ma première grande amie, qui vit aujourd’hui à Genève. Je suis ensuite partie vivre dans la Forêt-Noire en 1987. J’ai passé mon bac en 1993 à Berlin, ce qui m’a ouverte à une culture contemporaine très riche. C’est là, par ma pratique de la harpe, que j’ai développé un goût musical qui va du médiéval à Webern, de Debussy à l’electro, de la techno à la musique industrielle. Puis je suis allée étudier la philosophie à Paris. J’ai tour à tour rencontré Jonathan Capdevielle (acteur), Peter Rehberg (musicien), Dennis Cooper (écrivain), Catherine Robbe-Grillet (écrivain), Stephen O’Maley (musicien): des collaborations artistiques qui se sont muées en amitiés. En 2005, j’ai été programmée au Festival d’Avignon avec I Apologize et Une belle enfant blonde. J’y ai acquis des soutiens très engagés de la part des professionnels.

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