Le spectacle «1814» manque de saveurs

Festivités du bicentenaireVendredi, il faisait beau pour la première de «1814, la cuisine de l'histoire». Impressions.

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1814, la cuisine de l'histoire, première ! Avec plus de cent acteurs sur scène, selon la brochure. Et Pierre Maudet au micro pour un discours d'ouverture en prime pour ce vendredi soir d'ouverture des festivités du bicentenaire. «Mesdames, Messieurs, et, surtout, chers amis...» Et le conseiller d'Etat en charge de la sécurité et de l'économie cantonale de saluer cet effort conjoint du Canton, de la Ville et des communes pour commémorer le bicentenaire. Le spectacle de ce soir s'annonce «totalement original», avec des comédiens et même des plongeurs. Tout cela ensemble pour répondre à la question: «Qu'est-ce que le bicentenaire?» Le temps est clair, un petit vent frais venu du lac imprime des rides sur la surface des eaux. L'auditoire frisonne, légèrement.

«De l'audace, retient Pierre Maudet, Voilà ce qu'il nous faut». Et d'ajouter: «Il est permis de chanter le Cé qu'è lenô à la fin du spectacle.» Sur les dalles du Port noir, l'installation est impressionnante: cinq tours techniques quadrillent la scène, chacune recouverte d'un tissu noir. Comme au théâtre. Ou presque. Dans les gradins, un public d'adultes, très officiel – une file spéciale à l'entrée était prévue pour retirer les invitations des élus de tous bords. Il reste encore deux rangées de sièges presque vides. Tout ce monde compose un auditoire plutôt intimiste pour du plein air. Avanti!

Un enfant en bermuda et col marin traverse la scène, s'arrête, écrit «1814» en très grand. Si cet enfant représente l'avenir, sa tenue appartient bel et bien au 19e siècle. Trois personnages vêtus de blanc se glissent sur le plateau, évocation complète des loubards ultra violents du film Orange Mécanique, chapeau melon et bottines noires. Passe la silhouette de Napoléon. Une cantate baroque retentit dans les hauts-parleurs, tandis qu'émerge du lac le groupe de plongeurs qu'on nous avait promis. Des bribes de discours s'emmêlent dans les micros saturés par le bruit du vent. «Honte à vous, honte à vous...» Ou allons-nous? Pour le moment, la mise en scène travaille dur pour investir une scène large comme un paquebot. Tentative chorale, d'abord vaine. Qui prend forme, enfin, lorsque débarque un bataillon de cuistots. On a promis de la cuisine? La voici. Métaphore du petit peuple plus que des chefs, marmitons et chefs sauciers font le show: «Sans vous, chers contribuables, ce spectacle ne serait pas viable...» «Et dire qu'il y a sur scène des gens qui n'ont même pas l'accent genevois!» Tout cela semble très bateau. Serait-ce une sorte de Revue restée en Rade? Ce soir, on mange de la «marmite genevoise à l'étouffée». Le public sourit parfois, pouffe un peu. Un journaliste vaniteux au nom évocateur de Pierre-Etienne Du Mont de Piété s'enquiert de l'identité des cuisiniers. Dans les rangs, le grand «Mamadou» lui raconte le multiculturalisme.

« -Mais vous êtes tous Genevois?» « -Ouaiiiis!» « Genevois de Genève?» « -Ouaiiiis!»

Les acteurs glosent encore sur le sens du bicentenaire, quand, enfin, un «Messager» à cheval s'en vient rappeler dans tout ce grand chahut ce qui, de l'Histoire, vaut la peine d'être raconté. Et les vannes de l'académisme de s'ouvrir grand sur l'auditoire, figures illustres en costumes d'époque côtoyant soubrettes en tenue de serveur contemporain, d'avancer pas à pas, saynètes après saynètes, de l'avant-1814 à l'après-1815.

Il fait nuit maintenant sur le Port-Noir. A jardin apparaissent les deux mâts de la Neptune. Le débarquement final se poursuit dans une danse rudimentaire, accompagnée d'un rythme electro particulièrement affreux. Durant près d'une heure, la pièce a hésité entre la pantalonnade ubuesque et la leçon ex cathedra, se gavant dans l'entre-deux d'un humour trop potache pour être convaincant. Surtout, un doute subsiste: doit-on prendre cela comme du théâtre, du divertissement ou comme un discours politique? Prié par nos édiles d'interroger l'histoire de manière «impertinente», le metteur en scène Nicolas Musin à son tour a voulu «réfléchir sur la notion de geste commémoratif». Projet tout à fait honorable, et terriblement nécessaire. Mais de la pensée à la scène, il y a un pas. Or, 1814, la cuisine de l'histoire constitue un banquet pas assez savoureux pour qu'on en ressorte avec le désir de clamer haut et fort toute l'audace dont Genève est capable.

On en était là, vendredi soir, de ces réflexions, lorsque, pris par la brise nocturne, l'auditoire s'est déversé sur le quai, les plus hardis poussant jusqu'aux festivités musicales organisées le long des quais. Il y a du concert ce soir-là. Sur la Grande Scène, devant Baby Plage, les excellents Professor Wouassa, grand orchestre romand expert en matière de groove afrobeat, fait résonner cuivres et batterie sous les étoiles. Il fait beau. Mais il fait froid. Devant la scène, quelques 500 personnes à tout casser hochent du chef en essayant de se réchauffer. Samedi, il devrait faire plus beau. Il y aura encore des concerts. Et le spectacle historique. Lequel se joue jusqu'au 11 juin. Une question me taraude: à 35 francs l'entrée plein tarif, qui viendra voir 1814 la cuisine de l'histoire?

Créé: 31.05.2014, 16h45

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