La sorcière vole du bûcher aux planches

ThéâtreÉlevée sur les scènes d’ici et d’ailleurs par ses parents Patrick Mohr et Michele Millner, l’actrice et chanteuse Mia Mohr mitonne sa première création, «Sors ta Cière», qui ensorcelle le Galpon.

Devant la tombe de Grisélidis Réal, Mia Mohr rend hommage à la «sorcière pâquisarde» dont le fils cadet, Aurélien Gattegno, assure l’éclairage de «Sors ta Cière». Il y a cinq ans, la jeune artiste entendait consacrer un spectacle à l’écrivaine et prostituée, laquelle a finalement «veillé» sur celui-ci.

Devant la tombe de Grisélidis Réal, Mia Mohr rend hommage à la «sorcière pâquisarde» dont le fils cadet, Aurélien Gattegno, assure l’éclairage de «Sors ta Cière». Il y a cinq ans, la jeune artiste entendait consacrer un spectacle à l’écrivaine et prostituée, laquelle a finalement «veillé» sur celui-ci. Image: LAURENT GUIRAUD

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C’est une fleur qu’on a vue éclore sur les bords de l’Arve. De ces plantes sauvages qui poussent au pied d’un théâtre et finissent par s’y fixer: fille de Patrick Mohr et Michele Millner, dont la compagnie Spirale cogère la Parfumerie, Mia Mohr a bourgeonné dans Amores de Cantina, Récits de femmes et Joue-moi quelque chose. Fleur exotique, également, puisque la liane née à Sydney, aux attaches chiliennes et suisses, parle, joue et chante couramment en français, anglais et espagnol.

Elle s’épanouit aujourd’hui dans sa première création, Sors ta Cière, pour laquelle elle a fondé avec sa complice Naïma Arlaud la compagnie La Campanazo. Soit «le son de cloche» en version originale, une locution évoquant au figuré «l’idée soudaine qui réveille de la torpeur».

La figure de la sorcière connaît aujourd’hui une belle réhabilitation. Comment l’expliquez-vous?

Elle fait le lien entre militance sociale et combat écologique de manière créative et spontanée. Elle permet de se réapproprier une mémoire de la lutte féminine dont les cours d’histoire ne parlent pas. À titre personnel, la sorcière me reconnecte à l’héritage confisqué d’une longue lignée d’ancêtres. On se laisse souvent écraser par l’ampleur des luttes à mener. À condition de renverser quelques paradigmes, on peut se rallier à ces femmes sacrifiées. Elles aident alors à protéger la nature, à prendre au sérieux les métaphores poétiques, à les traduire en arguments politiques. La sorcière nous sort de l’état dépressif.

Qui sont-elles, ces sorcières?

Je dirais qu’il en existe trois types. Celle qui pratique la magie, entre en relation avec les morts: en s’aidant de la science, notamment botanique, elle transforme la réalité par des actes symboliques. Celle qu’on a accusée d’être sorcière pour s’en débarrasser en la brûlant. Celle, enfin, qui récupère le terme dans une visée politique.

Comment abordez-vous cette thématique dans «Sors ta Cière»?

Pourquoi ai-je besoin de la sorcière, moi qui ne me présente pas comme telle? Je cherche à découvrir comment on peut faire une place à cette figure qui permet d’aborder les problèmes autrement. En réconciliant l’espace quotidien et l’espace magique. Ou, pour citer le spectacle, en conjuguant logos (la raison) et mythos (l’imaginaire). Je me sentais éparpillée, grâce à la sorcière je suis rassemblée.

Quels ont été les principaux jalons de votre recherche?

Il y a trois ans, j’ai assisté à une conférence de Mohammed Taleb qui m’a profondément marquée. En retraçant un millénaire de luttes écoféministes, le philosophe conteur citait une multitude de noms que je suis allée regarder de plus près. Parmi eux, l’altermondialiste néopaïenne Starhawk, qui se revendique sorcière depuis la fin des années 70. Pour elle, la femme et la nature ont été traitées de la même manière, ce qui leur vaut une position privilégiée, non de victime. La philosophe belge Isabelle Stengers, elle, soutient que le système capitaliste envoûte les gens en leur faisant croire qu’il n’a pas d’alternative. Il suffirait de maîtriser les règles de la sorcellerie pour échapper aux sorts jetés sur les consommateurs. Quant à Silvia Federici, son livre Caliban et la sorcière explique les chasses aux sorcières par le besoin capitaliste d’exproprier le travail et le corps des femmes.

Une sorcière couve-t-elle en chacun?

Oui, mais on n’a pas tous envie de lui parler. Elle recèle une certaine violence, pour nous armer contre celle du monde. Elle peut prendre n’importe quelle forme, elle se réinvente à tout moment.

Pourquoi le motif du rituel revient-il en force sur les scènes de théâtre?

Avec le déclin des religions, on s’est coupé des rituels auxquels on les associait. En revanche, on est bombardé de rituels auxquels nous astreint la vie occidentale – se lever le matin, prendre EasyJet, porter tels habits, se connecter en permanence, photographier à tout va… Si bien que les milieux artistiques, parce que le besoin de célébrer collectivement est vital, réinventent des rituels qu’ils puissent faire leurs.

En quoi êtes-vous l’héritière de votre grand-père, le photographe Jean Mohr, mais aussi de vos parents metteurs en scène et comédiens?

J’ai grandi sur les gradins, à suivre les répétitions et la quête de la forme juste. Mais aussi dans une maison pleine de gens que je considérais comme des proches. Petite, j’étais africaine. Je vivais dans l’évidence de limites qui ne sont pas géographiques.

Créé: 16.03.2018, 19h21

La grâce de derrière les fagots


La séquence des reflets, l’apogée de «Sors ta Cière». E. MURCIA ARTENGO

Mûri étape par étape sur deux ans et demi, Sors ta Cière raconte une croissance. Une mue. Au départ, la volonté de réaliser un spectacle à partir d’une conférence sur la sorcellerie. Les lectures, les recherches, les interviews qui s’en sont naturellement suivies. Puis l’écriture, et la confrontation au regard d’autrui – d’abord l’«accoucheuse» Naïma Arlaud, ensuite les musiciens, Cecilia Knudtsen à la viole de gambe, Guillaume Lagger à l’harmonica et au guembri. Enfin le long touillage au fond du chaudron, jusqu’à l’obtention de la bonne formule.

À l’arrivée, la magie opère partiellement. La fusion des textes présente quelques embrouillaminis. Les transitions semblent parfois abracadabrantes. Certains sortilèges apparaissent tarabiscotés. Reste que l’artiste en herbe Mia Mohr a indéniablement le secret.

La preuve par une poignée de fulgurances incantatoires. Dès l’accueil du public à l’entrée de la salle, la comédienne converse avec son alter ego, un cintre inanimé, vêtements féminins et balais à la place des jambes. Le dialogue la révèle rien moins qu’alchimiste pantomime.

Un peu plus tard, la magicienne étreint une plaque miroitante, qui la diffracte, quasi nue, contre le sol lui-même réfléchissant, tandis que la vibration métallique entre en écho avec les susurrements d’un harmonica bécoté. Ailleurs, énumérée la litanie des grandes mystiques que l’histoire a mises à mort, éructés les borborygmes vaudous, la thaumaturge danse avec une pellicule de plastique irisé qui tombe du ciel, et où soufflent des ventilateurs enchantés.

Près de la fin, elle invite encore ses ouailles à noter sur une feuille «les mots qui rendent puissants», avant de donner lecture du cadavre exquis, les cheveux dénoués: «océan», «courir», «chanter», «baloum-baloum-baloum-poutz». Mia Mohr, l’éclosion d’une grâce.


«Sors ta Cière», Théâtre du Galpon, jusqu’au 25 mars. Ce week-end, Les Rencontres sorcières, un événement transdisciplinaire et collectif,
022 321 21 76, www.galpon.ch

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