Six altesses en majesté

ThéâtreEn hommage détourné au grand Will disparu il y a quatre siècles, Zoé Reverdin accouche «Les Reines» brûlantes du Québécois Normand Chaurette.

Vénéneuse Elisabeth (Camille Giacobino), qui donna son nom à l’ère couvrant la seconde moitié du XVIe siècle britannique – autrement dit celle de Shakespeare…

Vénéneuse Elisabeth (Camille Giacobino), qui donna son nom à l’ère couvrant la seconde moitié du XVIe siècle britannique – autrement dit celle de Shakespeare… Image: ISABELLE MEISTER

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En l’espace de quarante-huit heures, un Prince s’est tu, une souveraine a été bombardée nonagénaire, et l’indétrônable empereur des lettres anglaises renaît pour la célébration du 400e anniversaire de sa mort.

Beau timing, oui, pour la programmation au Grütli des Reines, acte d’émulation venimeuse que l’auteur québécois Normand Chaurette adresse depuis les années 1990 au Shakespeare scintillant sur l’époque élisabéthaine. On peut parier que l’auteur de la Nuit des rois préférerait l’hommage buissonnier à la déférente et unanime génuflexion.

Honneurs aux Dames

Ici, les rois restent tapis dans l’ombre. Chez Chaurette, intime de Will et tisserand de la langue quasi à son égal, ce sont exceptionnellement leurs Dames qui ont les honneurs, exaltées encore par la danseuse, chorégraphe et metteure en scène genevoise Zoé Reverdin, qui les accroche aux cieux, d’où les couronnes du pouvoir atterrissent sur les têtes. Les oubliées. Les intrigantes tirant sur les ficelles depuis les profondeurs de leur boudoir. Les nocives. Parleuses magnifiques.

N’allez pas une seconde croire leur âme bienveillante, sous les velours cramoisis de leurs robes. Elles se sont frottées de trop près aux difformités de la toute-puissance. Rodant dans les couloirs du château, cette nuit tempétueuse de janvier 1483, pendant qu’agonise Edouard IV, que rumine le terrible Richard III et que George croupit dans son cachot, elles ourdissent leurs perfidies rivales sur fond de cette guerre des Deux-Roses qui voit s’affronter les York et les Lancaster.

La reine consort Elisabeth Woodville, épouse de l’Edouard IV mourant, se cramponne à son siège éjectable en tentant de garder la mainmise sur ses deux bébés. Son aînée la duchesse d’York défend sa progéniture déchirée, composée du monarque moribond, du monstre Richard, du faible George et de la pauvre Anne Dexter dont elle a fait couper la langue et les mains. Cette dernière, mutilée pour avoir commis l’inceste avec son frère George, sort miraculeusement de son silence pour louer les hauteurs vraies du sentiment amoureux. Isabelle Warwick, quant à elle, rêve du spectre pour son mari, le George en question qu’une rumeur donne désormais pour assassiné, et par conséquent du titre royal pour elle-même. Sa sœur Anne Warwick tremble à l’idée de son mariage imminent avec le futur souverain Richard III. Enfin, la reine Marguerite d’Anjou, mère du défunt prédécesseur Henri VI, retarde amèrement son exil depuis la destitution des Lancaster…

Que les recoins poussiéreux de ces anciennes dynasties ne rebutent en aucun cas! Normand Chaurette leur instille le suc d’une écriture aussi sensuelle qu’élévatrice, faufilée de répliques shakespeariennes par Zoé Reverdin. Laquelle, à son tour, jette sur ces donjons obscurs un éclairage des plus luxurieux. Espaliers, cordages, trapèzes soutiennent ses comédiennes parées comme des modèles de peintures de la Renaissance ou les plantes carnivores d’un long-métrage de David Lynch – voire la Virna Lisi filmée par Patrice Chéreau dans La Reine Margot. Perruques échevelées sur faux crânes blafards. Grâce menaçante du port, serres crochues au bout des poignets mignons. Six chattes hérissées, soufflant aux pieds du trône, tandis qu’en coulisse râlent les accords de guitare tramés par Andrès Garcia. «Les bitches d’antan…», glisse subrepticement la maîtresse de cérémonie Zoé Reverdin.

Brochette indissociable

Pour enflammer ce tableau d’une féminité ombrageuse et complexe, on citera les actrices collectivement, sans spécifier le personnage qu’elles incarnent. Tellement leur brochette apparaît indissociable pour composer le grouillant portrait. Ne manquez donc les prestations ni de Pascale Vachoux, ni de Camille Giacobino, ni de Madeleine Raykov, ni d’Olivia Csiky Trnka, ni encore d’Anna Pieri, ni enfin de Léa Pohlhammer.

Dans les airs ou au fond d’une trappe, successivement nobles ou déchues, alliées ou hostiles, elles n’accomplissent pas moins de trois exploits en un. Payer le respect dû à un William sans qui rien de ce qui se joue, au Grütli comme ailleurs, ne serait. Porter la voix d’un féminisme débarrassé de tout cliché contaminé par la bien-pensance: ce n’est pas négligeable. Et se transcender, simplement, pour offrir au public genevois une production théâtrale accomplie de bout en bout. Sans faille aucune, pour autant que le spectateur se montre prêt à une période d’errance, en début de spectacle, avant qu’il ne se repère dans les corridors de la monarchie d’Angleterre. Sauf à relire ses tableaux généalogiques, cette première séquence brumeuse ne lui permettra que mieux d’évoluer avec Les Reines de l’illusion fastueuse à l’empire illusoire. A la cour du Grütli, déguisé en fille, c’est Shakespeare qui revit.

Les Reines Théâtre du Grütli, jusqu’au 8 mai, 022 888 44 88, www.grutli.ch

Créé: 22.04.2016, 18h15

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