Shakespeare exalte la liberté et passe le mot au Grütli. On n’y résiste pas!

ThéâtreTandis que la planète célèbre le 400e anniversaire de sa mort, le barde d’Avon fait l’objet d’une exultation théâtrale au Grütli. Plongeons!

Frédéric Polier envisage «Le Conte d’hiver» comme l’apologie d’un théâtre rédempteur, qu’il situe dans l’entre-deux-guerres, quand pointent les bouleversements à venir.?

Frédéric Polier envisage «Le Conte d’hiver» comme l’apologie d’un théâtre rédempteur, qu’il situe dans l’entre-deux-guerres, quand pointent les bouleversements à venir.? Image: ISABELLE MEISTER

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A Genève comme ailleurs, pas une saison théâtrale qui ne recèle son Shakespeare. Et à Genève comme ailleurs, pas une pièce de Shakespeare qui ne fasse courir le public. On dirait même qu’à travers les siècles, chacun frétille en attendant de découvrir, d’un metteur en scène du terroir ou invité, émergent ou confirmé, tel ou tel traitement, inédit ou canonique, réservé au Roi Lear ou aux Gentilshommes de Vérone. Ça dure ainsi depuis 400 ans: les éditions, traductions, adaptations s’empilent aux quatre coins du globe. Chez nous, après un Songe d’une nuit d’été au Grand-Théâtre ou une Nuit des Rois à l’Alchimic, voici Frédéric Polier qui amène sa pierre à l’édifice – un carton! (Lire ci-dessous)

Alors, tandis que les feux d’artifice pétaradent en cette année commémorative, on se doit bien quelques hypothèses pour élucider une prospérité à la fois record, planétaire, pérenne et multidisciplinaire. De même que les personnages shakespeariens consultent les oracles, on s’éclairera aux lumières d’Eric Eigenmann, professeur de dramaturgie au Département de Français à l’UNIGE, et familier de Will comme de sa substantifique moelle.

Une plasticité unique

Le foisonnant phénomène tiendrait entre autres à cette liberté simultanément prônée et pratiquée par le dramaturge élisabéthain, dont l’énigme personnelle autoriserait à son tour la licence. «Le flou biographique aide les metteurs en scène, mais aussi les cinéastes tels qu’Orson Welles ou Kenneth Branagh, à se réapproprier l’œuvre, chacun faisant de Shakespeare son Shakespeare», commence notre spécialiste. A fortiori dans le cas où des non-anglophones s’aventureraient dans la retraduction.

Or la plasticité unique du théâtre shakespearien, le fait qu’il ne cesse d’inspirer de nouvelles lectures à toutes sortes d’artistes, s’explique surtout par ses propres compositions hybrides: en réfutant la pureté des genres et des styles, en glissant allègrement de la tragédie à la romance. «Shakespeare permet tout!» Or quoi de plus actuel que l’impureté des formes?

Les thématiques creusées n’y seraient donc pour rien dans la longévité et la fécondité de ce succès? Bien sûr que si. «La violence du pouvoir, la crudité du politique, la raison familiale, mais aussi l’ambiguïté sexuelle et les effets de miroir sont d’une modernité éternelle, commente Eric Eigenmann. Sans oublier la connaissance intime de la nature humaine, de ses contradictions, son goût de la domination.» Et on n’oubliera pas non plus «ce côté magique, un peu Walt Disney, qui affranchit des codes de la vraisemblance» et permet à l’auteur de voyager dans le temps et les arts.

Le théâtre dans le théâtre

Et puis, Shakespeare n’aurait évidemment pas connu pareille fortune sans la qualité de ses dialogues. «La densité et la finesse de l’interlocution sont telles qu’on ne s’ennuie jamais, s’emballe l’universitaire. Ça joue sans arrêt! Au point qu’une argumentation se révèle jusque dans ses failles – je pense par exemple à celle qui mène Desdémone à sa perte dans Othello. Une scène parfaitement construite intègre chez lui le tâtonnement de la conversation, comme si elle versait dans l’improvisation.»

William Shakespeare se distingue encore par sa volonté de voir l’intrigue percuter la salle – et donc au-delà – en faisant participer les spectateurs. «Pour cela, il recourt notamment à la figure du fou, qui reste en marge de l’action, du côté du public, un peu comme le chœur antique. Toujours en représentation, il se fait pardonner son insolence, ses inconvenances, tout en permettant une mise en abyme du théâtre lui-même.»

Indispensable fou, ciment des chassés-croisés et des fausses symétries du baroque, ce style qui correspond si bien à l’époque contemporaine. «Dans la diversité des moyens qui est la nôtre aujourd’hui, comment ne pas être baroque avec Shakespeare?» conclut notre pisteur.


Frédéric Polier et son «milk-Shake»

Héritier revendiqué du dramaturge élisabéthain, notre barde local monte Le Conte d’hiver sur ses terres du Grütli. Il est intarissable sur l’inépuisable Will.

En 1994, vous cofondez l’Helvetic Shakespeare Company (perpétué par Valentin Rossier). Pourquoi ce nom?

Dans un élan de jeunesse, j’ai embarqué des acteurs au chômage dans le projet d’un Roi Lear dont je signais la traduction. Cette pièce fondatrice a dicté son nom à la jeune compagnie, qui s’est d’abord appelée Milk-Shakespeare Company, en guise de pied de nez à la Royal Shakespeare Company de Stratford-upon-Avon.

Comment expliquer la longévité planétaire de l’œuvre shakespearienne?

Son point de vue sur le monde est lui-même global. Il passe de l’intime au public, du particulier à l’universel, dans une langue dont chaque mot insémine le suivant. Pour un acteur, il est un véritable puits sans fond. Dans Le Conte d’hiver, par exemple, les perce-neige éclosent sans arrêt, l’entente physique du texte se renouvelle sans fin. On trouve chez lui une facture proche de la musique de Bach. D’ailleurs l’un et l’autre sont immédiatement reconnaissables. Un bras de fer contre eux est perdu d’avance.

Et à quoi attribuer qu’elle irrigue ainsi l’ensemble des disciplines artistiques?

Son travail d’écriture avançait par à-coups, au fur et à mesure des répétitions. L’entremêlement des intrigues, les chocs stylistiques qui en découlent ont stimulé un sens du scénario et du montage qui inspire forcément les cinéastes. A cela, il faut ajouter que lui-même puisait ses histoires à de multiples sources pour les transformer à son gré, mêlant par exemple l’antiquité romaine à la légende anglaise.

Quel aspect vous séduit le plus chez lui – sa langue, sa connaissance de la nature humaine, sa «surhabileté théâtrale», comme vous dites?

Sa langue, malgré tout. Ses jeux de mots, ses allitérations, ses cochoncetés aussi. En France, il n’y a guère que Rabelais qui ait inventé autant de mots que lui.

Qu’apporte au monument votre nouvelle création?

Parmi ses six pièces que j’ai montées, aucune ne se ressemble, même si on y repère la patte du sphynx. Cette nouvelle mise en scène repose sur deux piliers: la scénographie de récupération que je cosigne avec Loïc Rivoalan, et qui privilégie le théâtre dans le théâtre; et la traduction du texte par Bernard-Marie Koltès, plutôt qu’Yves Bonnefoy, parce que sa langue efficace permet un certain réalisme derrière les glissements de genres.

Créé: 28.01.2016, 18h50

William: sa vie, son œuvre

Une fois déboulonné le mythe, la biographie officielle comporte de multiples zones d’ombre. Du fils de gantier baptisé William le 26 avril 1564 et décédé le 23 avril 1616 (calendrier julien) à Stratford-upon-Avon, on sait qu’il est à l’origine, entre 1580 et 1613, d’une vaste production dramaturgique et poétique (Les Sonnets...), qu’il jouait sur le tréteau, qu’il fonda le Théâtre du Globe à Londres, et qu’il enrichit la langue anglaise de mille inventions. Sur ses 37 pièces qui prolifèrent encore de par le monde, 11 entrent dans la catégorie des tragédies (Hamlet, Macbeth…), 12 sont des comédies (Comme il vous plaira, La Mégère apprivoisée…), 9 des pièces historiques (les Richard..., les Henri…), et 5 sont cataloguées «romances tardives» (La Tempête, Le Conte d’hiver…).

Le Conte d'hiver, sublime caméléon

Sicile et Bohème – Léontes et Polixène pour leurs proches – sont les meilleurs amis du monde. Le second séjourne chez le premier, qui tente, avec son épouse enceinte, de le retenir au palais. Mais le zèle qu’y met Hermione éveille la folie jalouse de son mari: Léontes (un Julien Tsongas plus exorbité que Le Désespéré de Courbet) cause la fuite de Polixène, l’emprisonnement de la femme fidèle, et le bannissement de la nouveau-née Perdita. Seize ans plus tard, le roi de Sicile n’a pas fini de se repentir de ses injustices. Elevée par un berger bohémien, Perdita, elle, s’enivre d’un amour illicite avec le prince de Bohème, Florizel. Il faut au jeune couple reprendre le chemin du retour vers la Sicile, où l’on verra la statue d’Hermione reprendre vie, les pardons réparer les offenses et les familles renouer avec le bonheur. Aux fluctuations de l’intrigue, Shakespeare surajoute la mutabilité des genres: tragique d’abord, comique, pastoral ensuite, féerique enfin, avec pour liant une très sagace personnification du Temps. Quant à Frédéric Polier, il superpose à la richesse de sa scénographie l’intelligibilité de la traduction par Koltès, avec pour conducteurs 13 comédiens et deux musiciens galvanisants. Juré craché, ce nectar pour l’esprit et les sens vous fera écraser des larmes de joie esthétique. Et fournira à ceux qui luttent pour l’essor de la culture genevoise un argument en nature des plus irrévocables.

Théâtre du Grütli, jusqu’au 14 fév., 022?888?44?88, www.grutli.ch

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