Sur scène, les nus dévoilent mille facettes

La nudité dans l'art (5/5)L’été, les chemises tombent, les épaules se découvrent, les jupes remontent et les jambes apparaissent. L’art se délecte de cette nudité dévoilée. Les artistes l’ont célébrée, qu’ils soient sculpteurs ou peintres, photographes, écrivains ou poètes, cinéastes, comédiens ou danseurs. Florilège.

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Des danseurs nus, jambes écartées, multipliant les jetés et réunis comme dans une sorte d’Eden. Puis les corps statuaires se figent, avant que n’apparaisse l’image d’une fontaine lorsqu’un valseur urine sur le plateau dans un flamboyant bouquet final aussi grotesque qu’hilarant. La scène se déroule en 2011 au Théâtre du Grütli. Avant de quitter la salle, le public avait alors communié dans de grands éclats de rire libérateurs.

La nudité dans les arts de la scène? Elle n’est pas toujours aussi fantasque que dans LaréduQ du Genevois Foofwa d’Imobilité. Yann Marussich fait appel à d’autres émotions pour captiver le public. Le performeur genevois, issu de la danse contemporaine, offre même au spectateur – s’il ose dépasser la dureté des premières images – d’entrer dans une forme de transe en observant avec quelle sérénité l’homme met son corps à l’épreuve. La nudité, Yann Marussich l’explore depuis trente ans. «Je suis arrivé à elle parce que je cherchais quelque chose d’universel, sans repère temporel, reconnaissable dans toutes les strates de la société.» Ce corps, il ne le maltraite ni par provocation ni par masochisme. «Il s’agit de montrer que la souffrance est quelque chose que l’on peut dépasser, même dans les moments les plus extrêmes. On peut trouver la paix en s’abandonnant à la douleur.»

Le sida change la donne

Rarement banale pour le spectateur, la nudité sur scène n’en est pas moins devenue courante. Et diverse. «Au début du XXe siècle, la beauté domine. Puis gentiment, le poreux s’oppose au lisse, analyse Roland Huesca, professeur d’esthétique à l’Université de Lorraine. Les corps statuaires s’essoufflent au profit des rides, des imperfections. A la fin du XXe siècle, la beauté n’est qu’une catégorie parmi d’autres. On passe d’un corps univoque à un corps pluriel. Les gens de la scène nous montrent qu’il est une réserve inépuisable de sens.» L’auteur de La danse des orifices: étude sur la nudité (Ed. Jean-Michel Place) note trois grands moments durant lesquels «le nu se cristallise». A la Belle Epoque, alors que l’on se pâmait devant une cheville dénudée, des personnalités comme Isadora Duncan, Mary Wigman ou Rudolf Laban se retrouvaient au Monte Verità au Tessin, devenu l’un des principaux lieux de création de la danse d’expression moderne, comme dans une sorte «de paradis perdu» où la nudité était de mise, «en communion avec la nature».

Dans les années 60, le rapport à la nudité change radicalement. «On se déshabille pour embêter le bourgeois. Elle devient contestataire et rebelle.» Arrive la fin des années 80 et avec elle la «perte des idéologies». «Cette période est marquée par l’arrivée du sida. Jusque-là, les corps étaient perçus un peu naïvement comme une puissance juvénile, érotique. Avec l’apparition de ce fléau, la donne change. Les corps glorieux deviennent des puissances de mort.» En 1995, Jérôme Bel produit Jérôme Bel , une création coup-de-poing qui marque les débuts de la danse conceptuelle. «C’est une pièce de référence, politique, qui fait effet de contre-pied à une discipline qui avait alors tendance à s’embourgeoiser, note Claude Ratzé, directeur de l’ADC, qui accueille dans sa prochaine saison la pièce historique, à l’occasion des 30?ans de l’institution. Jérôme Bel va à l’essentiel. Le corps, brut, est utilisé comme manifeste, comme un support de sens. C’est une pièce fondatrice qui aujourd’hui reste dérangeante.»

La vulve, un mot tabou

Selon Yann Marussich, qui proposera en décembre une rétrospective de ses pièces au Bâtiment d’art contemporain, la nudité est devenue moins évidente de nos jours. «J’ai l’impression aussi qu’on assiste à un retour au puritanisme.» Il raconte qu’en Angleterre, il y a quelques années, des policiers ont essayé d’interrompre une performance dans laquelle il se trouvait enfermé à découvert avec une fourmilière. «Mais ils n’ont pas osé ouvrir la boîte! Parfois, on obtient de petites victoires sur la pudibonderie ambiante…» Cela n’a pas été le cas en 2003 lorsque le Musée d’histoire naturelle annulait Autoportrait. «Et récemment, le Musée de la Croix-Rouge m’a fait comprendre entre les lignes qu’il serait impossible que je me produise si je devais être nu…»

Même si la nudité se fait moins présente dans le théâtre contemporain que dans la danse où elle fait véritablement office d’outil, ou de costume, elle y a aussi connu ses heures de gloire. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre des gens se plaindre qu’elle y est la norme. «Je ne pense pas que ce soit vrai, relève Mathieu Bertholet, nouveau directeur du Poche. Il n’y a pas tant de corps nus, mais comme ils sont souvent inutiles, présents uniquement pour choquer, on peut avoir l’impression que la nudité est omniprésente.» Si le metteur en scène n’y fait que très rarement recours, c’est aussi parce qu’elle «minimise tout ce qui l’entoure. On ne voit plus qu’elle.» Le Valaisan préfère faire appel à l’imagination. «La nudité évoquée est souvent plus intéressante.»

Et elle n’en est pas forcément moins dérangeante. Foofwa d’Imobilité en a fait l’expérience lorsque, en résidence au Collège Claparède, il a créé L’engage pour de futures diplômées du CFC en danse contemporaine. Dans un jeu de langage, dix jeunes femmes scandaient «Nous sommes dix vulves». «Durant une répétition ouverte, un groupe de jeunes hommes, d’abord très sûrs d’eux, se sont montrés choqués par cette déclamation. Ils en sont sortis littéralement bouche bée.» A noter que le projet en lui-même n’a pas été simple à faire accepter. «C’est intéressant de constater la force de ce mot, qui reste tabou. Dire vulve, aujourd’hui, ce n’est pas anodin.» Comme quoi la nudité n’est pas toujours là où on l’imagine. (TDG)

Créé: 16.07.2015, 22h36

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