Sami Kanaan affirme ses choix au Grütli

Politique culturelleLe magistrat en charge de la Culture dresse un bilan provisoire de sa politique théâtrale alors qu’il vient de repourvoir la direction du Théâtre du Grütli.

Pris à partie par une frange des professionnels des arts de la scène, Sami Kanaan se montre satisfait de son travail en matière de politique théâtrale, et globalement confiant pour la suite.

Pris à partie par une frange des professionnels des arts de la scène, Sami Kanaan se montre satisfait de son travail en matière de politique théâtrale, et globalement confiant pour la suite. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Notre ministre de la culture genevoise l’appelle «la saison des nominations», comme on chanterait Le temps des cerises. Il est vrai que 2017 a vu Sami Kanaan, responsable du Département de la culture et des sports à la Ville de Genève (DCS), procéder, directement ou non, à de nombreuses nominations à la tête d’institutions théâtrales du bout du lac. Ce mardi, on apprend que le magistrat a retenu Barbara Giongo et Nataly Sugnaux Hernandez pour diriger dès l’été 2018 le Théâtre du Grütli (lire ci-contre). Plus tôt dans l’année, il a été tranché que Sandrine Kuster succédera à Philippe Macasdar à la direction du Théâtre Saint-Gervais, que le binôme Natacha Koutchoumov-Denis Maillefer remplacera Hervé Loichemol aux commandes de la Comédie, que Claude Ratzé relèvera Alya Stürenburg Rossi aux manettes du Festival de la Bâtie. Ne manque plus, pour replier le cinquième doigt de la main, le nom de celui ou celle qui présidera trois ou six ans durant à la destinée de l’Orangerie. Tandis que le milieu théâtral frémit, nous interrogeons Sami Kanaan sur la politique théâtrale qu’il mène depuis sa propre nomination, voici six ans.

Quel diagnostic posez-vous à ce stade de votre magistrature sur l’état de santé du théâtre genevois?

Je rappellerai qu’on a objectivement à Genève un terreau de création très riche et talentueux au sein des arts de la scène. On a aussi des moyens intéressants et des lieux d’une grande diversité. Sur le plan des faiblesses, on souffre de cloisonnements multiples. Lors de mon entrée en fonction, mon prédécesseur venait de nommer Frédéric Polier à la tête du Théâtre du Grütli. Il y avait eu ce débat qui a fait rage entre les «textocentrés» (ndlr: adeptes d’une dramaturgie basée sur des textes classiques) et les contemporains (ndlr: plus enclins à pratiquer l’écriture de plateau et la transgression des genres). Aujourd’hui, on assiste à un retour de manivelle. Autre faiblesse constatée alors: on ne se préoccupait pas assez de valoriser notre richesse au-delà de nos frontières. Ni de renouveler suffisamment les publics, en ciblant tant la Genève internationale que la Genève multiculturelle. Enfin, on a pâti jusqu’ici d’une absence de lisibilité quant aux règles de gouvernance. On me prête un grand pouvoir, mais la plupart des directions de scènes sont nommées par des fondations, où la Ville est parfois représentée. Am Stram Gram et Les Marionnettes de Genève fonctionnent très bien sans la Ville au sein de leur conseil. En revanche, à l’Orangerie et au Grütli, je nomme directement. Bref, il y a une diversité dans les fonctionnements, qui va des salles institutionnelles (gérées par une fondation) aux salles dites associatives: le Loup, le Galpon, la Parfumerie, l’Usine. Que l’équipe fondatrice d’un tel théâtre reste en place longtemps est normal, mais les règles de renouvellement doivent être claires ensuite.

En 2012, vous visiez à établir une «carte théâtrale» tracée en fonction des missions assignées aux différents théâtres. Qu’en est-il aujourd’hui?

A l’issue des rencontres théâtrales de 2012-2013, nous avions défini sept priorités. La première concernait la nouvelle Comédie. Nous avons effectué un chemin énorme en vue d’en faire une scène de référence à l’échelle nationale, européenne et internationale. Ensuite venait la gouvernance des scènes, qui est en voie de clarification. Quant aux missions, décréter que chaque théâtre doit promouvoir un style particulier ne fait pas sens, alors que les limites esthétiques sont devenues poreuses. On peut cependant spécifier les programmations internationales ou locales. Ou attendre qu’un espace de travail soit partagé. L’instrument clé pour clarifier ces missions reste la convention, soit un partenariat qu’on évalue chaque fois en fin de mandat.

Les directeurs de salles doivent-ils craindre de voir leur liberté restreinte?

L’argent public lie à certaines attentes. Certes, on n’exigera pas d’un théâtre qu’il se limite à une seule forme. La liberté artistique figure d’ailleurs dans les conventions de subventionnement. Je ne reprocherai jamais à une direction de ne pas jouer assez de Beckett! Si un théâtre promet de s’ouvrir à différentes communautés genevoises, en revanche, je vérifierai en fin de convention si cela a été fait. Si on me garantit de programmer des compagnies résidentes, je regarderai si concrètement ce travail s’est effectué ou pas.

Les directeurs récemment nommés devront-ils travailler en réseau?

Il s’agit d’interagir, de discuter, de mener des projets communs. Ce sera le cas pour Claude Ratzé, Natacha Koutchoumov, Denis Maillefer, Sandrine Kuster, ainsi que les nouvelles patronnes du Grütli. On sent une envie grandissante de travailler ensemble. Après, l’ambition première reste le soutien à la création, en lien avec la diffusion. J’échange moi-même beaucoup avec mon homologue lausannois Grégoire Junod. Pareil avec Pro Helvetia au niveau national. Et on a d’excellentes relations avec le collectif des communes françaises du pourtour du Léman. Nos voisins reconnaissent aujourd’hui une agglomération dont le centre n’est pas français, un pas énorme!

Vous vous souciez encore d’améliorer les conditions de travail des artistes…

Nous travaillons à rendre la prévoyance obligatoire pour tout le monde, dès le premier franc. Concernant le statut d’intermittent, j’ai réussi à réinscrire à l’agenda fédéral la discussion sur les mois de cotisation au chômage. On réfléchit aussi au syndrome des compagnies multiples: il faut en créer une pour accéder au statut d’indépendant, même pour une durée très éphémère. Une telle irrégularité dans le rythme du travail n’est pas bénéfique à sa qualité. Sur ce plan, je crois beaucoup au laboratoire que sera l’Ensemble de la nouvelle Comédie.

Quelle est votre réaction à la pétition du 12 août?

Certains pétitionnaires se rendent compte maintenant que le débat esthétique n’est pas le bon. Je pense qu’on a assez de scènes à Genève pour que tous les styles soient représentés. On n’est plus aujourd’hui dans une opposition binaire, mais devant toutes les variations du spectre des possibles. En revanche, je perçois et partage la préoccupation pour l’emploi. Sous cet angle-là, je prends la pétition au sérieux. Mais je n’ai pas d’inquiétude: les nominations au Grütli et à l’Orangerie rassureront.

Comment le fonctionnement de la nouvelle Comédie se financera-t-il?

Le contexte s’est compliqué entre canton et communes avec la loi-cadre sur la répartition des tâches (LRT). On a vu à plusieurs reprises que le Conseil d’Etat reconnaît pleinement la nécessité de la nouvelle Comédie, qui représente un immense enjeu culturel et urbanistique. Après, il est vrai qu’au Grand Conseil, on a souvent pour philosophie de séparer: chacun chez soi. Autant je ne peux pas ignorer cette position politique, autant je reste convaincu que la nouvelle Comédie devrait être partenariale dans sa gestion. A court terme, la porte est fermée. Qui sait ce que nous réserve l’avenir? Dès qu’on désenchevêtre à un endroit, on réenchevêtre derrière. Le fait qu’on ait dissocié création et diffusion implique par exemple qu’on a encore plus de contacts avec le canton qu’avant. Si vous me demandez si j’ai trouvé les 7 millions manquants, je dois pour le moment vous répondre non, pas encore. Mais je ne piocherai pas dans le budget théâtre, qui reste inférieur à celui de Lausanne, Zurich ou Berne.

Que va devenir le bâtiment de l’actuelle Comédie?

Le Conseil municipal a voté les crédits à la nouvelle Comédie à condition que l’ancien site soit vendu ou mis en droit de superficie. Je ne vois pas comment vendre ce bâtiment impossible à modifier vu qu’il est protégé. Une piste connue serait que les Hautes Ecoles genevoises l’investissent en tant que lieu central pour les étudiants. Il existe aussi un projet autofinancé dans le domaine du cinéma. Le groupe socialiste au Conseil municipal a également lancé une motion, compatible avec les deux pistes existantes, pour que la Comédie devienne, au sens large, un espace pour les jeunes. On ne va en tout cas pas, comme ça s’est vu en Espagne, en faire une filiale de Zara!

Créé: 29.08.2017, 19h39

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coauteure d’une pétition

Chaque nomination à la tête du Théâtre du Grütli entraîne sa levée de boucliers. En 2012, les pluridisciplinaires s’inquiétaient de leur avenir suite à la fin de mandat des codirectrices Maya Bösch et Michèle Pralong. Cinq ans plus tard, les «textocentrés» redoutent le pire avec le départ de Frédéric Polier. Ils se rassemblent ainsi à 85 pour lancer, le 12 août dernier, une pétition appelant à une «pluralité des esthétiques théâtrales à Genève». Si les metteurs en scène Elidan Arzoni, Camille Giacobino ou José Lillo sont cités parmi les signataires, Didier Nkebereza et Stéphane Mitchell, respectivement corédacteur et corédactrice du brûlot, s’expriment en leurs seuls noms, ne se jugeant pas habilités à prêter leur voix au groupe.

Pour le metteur en scène (Iphigénie, Horace, Bérénice…) qui codirige avec la dramaturge et scénariste la Compagnie Classique, ancien administrateur culturel de La Revue, auteur, pendant ses études de gestion du patrimoine, de trois mémoires validés par l’Université de Genève sur les conditions de production théâtrale en Suisse romande, les préoccupations de la profession sont, de façon «indésenchevêtrable», économiques et esthétiques à la fois. Le chercheur et praticien rappelle d’abord que le théâtre, en plus d’un art, n’est rien d’autre qu’une entreprise en butte à des problématiques socio-économiques. Une réalité qu’il juge déterminante dans le cadre d’un processus de nomination pour la direction d’une salle. «Si Peugeot se choisit un nouveau patron, il doit tenir compte du passage de l’industrie automobile à l’énergie électrique, sans pour autant menacer les travailleurs habitués à construire des véhicules carburant au pétrole. Il doit ménager une transition qui promette de progresser sans casser, illustre le candidat recalé. Or on se demande si la procédure au Grütli s’est donné la peine d’intégrer ces enjeux.» Didier Nkebereza s’indigne notamment de ce que la commission d’évaluation ne comportait aucun membre ayant l’expertise de gestion d’un théâtre pour placer la personne idoine à la tête d’une entreprise dotée d’un budget de 2 millions de francs.

En juillet, Sami Kanaan a fait savoir que, sur 28 projets reçus, 9 candidats avaient été auditionnés et 3 restaient en lice. Or, le 18 août, on apprenait dans Le Temps que deux dossiers seulement restaient en ballotage. Pour Stéphane Mitchell, le sort du troisième doit être ouvertement statué. «De fait, la commission a privilégié deux outsiders, en les personnes du tandem Barbara Giongo-Nataly Sugnaux Hernandez et d’un metteur en scène dont l’identité n’a jamais été officiellement révélée.»

Les deux indignés pourfendent en canon la concomitance des nominations au Grütli et au Théâtre de l’Orangerie – dont on connaîtra l’issue dans quelques semaines. «Ceux qui se sont présentés pour le premier n’ont pas pu, le cas échéant, se présenter au second; et ceux qui se présentent à l’Orangerie ne peuvent pas signer la pétition par crainte d’être discrédités!, se plaignent-ils. Nous sommes devant le fait du prince; la profession a peur; nous vivons sous le régime d’une omerta.» L’homme et la femme de théâtre – qui s’estiment quant à eux soustraits à la loi du silence – reprochent ainsi au processus son manque de transparence, et vont jusqu’à l’assimiler à ce précédent notoire qui a agité les milieux sportifs, quand Stéphane Lambiel n’avait pas été retenu pour diriger l’école de patinage aux Vernets. «On ne peut pas vouloir laisser une trace en changeant tout d’un claquement de doigts, poursuit le duo à l’intention du magistrat. Ou du moins pas sans risquer la perte d’emplois de beaucoup de gens!» «Face à un réel problème de gouvernance, un débat ouvert avec Monsieur Kanaan est nécessaire. L’abcès doit être crevé au plus vite», concluent nos thuriféraires du XVIIe siècle. A les entendre, on se dit qu’une querelle aussi vieille que celles des anciens et des modernes – des énergies fossiles et des renouvelables – a décidément la vie longue.

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