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«Salò», vision de l’enfer de Sade à Pasolini

Le livre a été écrit au XVIIIe siècle dans la cellule où Sade séjournait pour débauche. Le cinéaste Pier Paolo Pasolini s’en est inspiré pour un film qui fait encore scandale.

Une scène du film de Pasolini. Neuf garçons et neuf filles soumis aux caprices de leurs bourreaux.
Une scène du film de Pasolini. Neuf garçons et neuf filles soumis aux caprices de leurs bourreaux.
DR

Nous sommes en 1785, à la prison de la Bastille. Le Marquis de Sade, 38 ans, y est incarcéré pour divers faits de débauche, et même condamné à mort par contumace. Il devait d’ailleurs passer onze ans de sa vie dans des geôles. C’est dans ce contexte qu’il rédigea l’un de ses ouvrages les plus connus, le terrible «120 journées de Sodome», livre qui place le lecteur face au mal absolu, non sans lui faire éprouver quelque malaise. Afin d’éviter qu’on les lui confisque dans sa cellule, Sade recopia ses textes sur un mince rouleau de 12 mètres de long.

Selon certains historiens, il aurait caché ce rouleau dans un godemiché. Mais en 1789, Sade fut transféré à l’hospice de Charenton, où il allait passer le reste de ses jours. Toutes ses affaires restèrent dans sa cellule. Dont le fameux rouleau, à ses yeux perdu pour toujours.

Manuscrit à 12 millions

Le manuscrit sera pourtant retrouvé plus tard au même endroit, puis passera entre diverses mains avant de connaître une première édition fragmentaire en 1904. Sans aller plus loin dans l’itinéraire chaotique et passionnant d’un manuscrit exposé pour la première fois en 2004 à la Fondation Bodmer à Genève, notons qu’il est aujourd’hui conservé en France et estimé à 12 millions d’euros.

Mais venons-en au scandale. Au contenu. Les «120 journées de Sodome» n’est ni un roman ni une suite de nouvelles, et se présente sous la forme de listes de tortures toutes plus atroces les unes que les autres. Le sexe, les excréments, les déjections y occupent une place prépondérante et l’imagination de Sade n’a ici presque aucune limite, au point que certaines pratiques décrites sont techniquement irréalisables. Face à tel chapelet d’horreurs, il est difficile de ne pas éprouver des haut-le-cœur. Souvent lu sous le manteau, ce livre d’une violence toujours aussi réelle, jamais paru du vivant de son auteur, mais édité en Pléiade en 1990 – «l’enfer sur papier bible», claironnait alors la publicité –, est sans doute ce que la littérature française peut présenter de plus nauséeux et plus subversif.

Interdiction totale

Peu adapté – et pour cause –, le livre inspira pourtant en 1975 l’un des films les plus scandaleux du XXe siècle, «Salò ou les 120 journées de Sodome», ultime opus de Pier Paolo Pasolini. Cette adaptation très libre se situe dans l’Italie fasciste et est divisée en quatre tableaux, soit le vestibule de l’enfer et trois cercles, respectivement dédiés aux passions, à la merde et au sang. L’action se déroule à Salò, petite ville près du lac de Garde où les nazis installèrent Mussolini en 1943. Des notables y fomentent un projet et procèdent à l’enlèvement de neuf garçons et neuf filles qu’ils vont soumettre à tous leurs désirs et supplices, dans un mouvement dont chaque étape dépasse la précédente dans l’abjection.

Quelques mois après le tournage du film, Pasolini est assassiné sur la plage d’Ostie, à Rome, par un prostitué qui l’aurait battu à coups de bâton puis écrasé avec sa propre voiture (l’affaire contient encore aujourd’hui des zones d’ombre). Le cinéaste terminait alors le montage de «Salò», sans savoir que celui-ci serait son film testament. Dès sa sortie, le scandale est total. Plusieurs pays, dont l’Italie, le font interdire. La censure sort ses ciseaux partout, et en Suisse, «Salò» sera interdit durant douze ans avant de finalement sortir en 1986. En 2007, l’œuvre fait d’ailleurs encore une fois scandale à Zurich, où sa programmation est annulée suite à des plaintes.

La vision du film, que bon nombre de cinéastes (Haneke, Fassbinder) considèrent comme un de leurs préférés, demeure une épreuve pour beaucoup de spectateurs. En général, durant les séances publiques, la salle se vide même d’un tiers, la séquence de repas de noces à base d’excréments humains ayant tendance à retourner l’estomac des plus solides. En 2019, époque pudibonde s’il en est, le pouvoir de subversion de «Salò» demeure intact. Difficile d’imaginer œuvre plus extrême, plus dérangeante et en même temps plus essentielle.

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