«Sacre», paysage mouvant en noir et blanc

Festival AntigelAurélien Dougé inscrit dans la durée une performance interactive qui renoue avec la nature.

Aurélien Dougé crée «Sacre» avec la scénographe Perrine Cado et le musicien Rudy Decelière, au nom de sa structure Inkörper Company.

Aurélien Dougé crée «Sacre» avec la scénographe Perrine Cado et le musicien Rudy Decelière, au nom de sa structure Inkörper Company. Image: PERRINE CADO

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De l’extérieur, les vitres de la Halle Nord semblent teintées. En réalité, quand s’ouvre sa porte pour le vernissage de Sacre, jeudi soir, on découvre un espace saturé de brouillard blanc. On ne distingue rien au-delà de sa propre paume, remplie de sel par une silhouette à l’entrée. Tandis qu’on avance à l’aveugle, on entend ses souliers crisser sur un tapis de charbon. Et au niveau de la tête, les vagues d’une hypnotisante musique céleste, comme diffusée par les sphères. Les visiteurs, sorte de faune sous-marine, se frôlent, échangent deux mots, sortent leur smartphone pour une photo ou écartent les doigts pour saler le sol.

La brume se dissipe peu à peu, laissant apparaître un fantôme aux pieds nus, sombrement vêtu, venu effectuer son long labeur. Il s’agit de rassembler les morceaux de carbone à pleines brassées, puis de replier la fine pellicule de plastique qui les sépare à l’horizontale d’une couche de sel régulièrement étalée par terre. L’épave crasseuse se retire sous l’effet d’une marée immaculée. À quatre pattes, le mineur remue sa suie qui, en retombant, pollue le sable neigeux, où s’impriment déjà semelles et dessins aléatoires. À ce stade, les visiteurs, tels des ours polaires, sautent d’île poisseuse en iceberg étincelant.

Flux et reflux de poussières

La suite? Elle se déclinera au jour le jour, évoluant au gré de la performance et de son interaction avec le public. Il faut pour l’instant repartir, s’étonner chez soi des traces noires laissées sur le mouchoir, et revenir le lendemain, puis le surlendemain, pour ne rien perdre du feuilleton. Il faut sentir son attention se porter graduellement sur des phénomènes qu’on ignore en temps normal.

«Sacre vise à sensibiliser à la nature et aux connexions qui nous rattachent à elle, note Aurélien Dougé. Il n’est pas question de faire acte de militantisme écologique, mais de proposer une expérience qui change notre regard sur ce qui nous entoure». Fondateur en 2014 de la structure de production Inkörper Company, le trentenaire français, établi à Genève depuis un engagement au sein du Ballet du Grand Théâtre, en 2011, favorise les collaborations artistiques au croisement de la danse, de la scénographie, de l’éclairage ou de la musique.

Sur cette nouvelle conception, qui rompt avec l’écriture chorégraphique pratiquée jusqu’ici, il s’est associé à la plasticienne Perrine Cado et au créateur sonore Rudy Decelière. «Nous nous sommes intéressés à l’anthropocène, cette époque géologique en cours qui aurait débuté, selon les scientifiques, avec la révolution industrielle, et qui se caractérise par l’influence majeure que l’homme exerce sur le milieu terrestre», poursuit l’artiste. Une notion popularisée par le géochimiste Paul Crutzen, Prix Nobel 1995, qui amène à «remettre en cause nos représentations de la nature, de la culture, du vivant, du non-vivant, ainsi que des frontières entre eux».

Aussi les participants à Sacre sont invités à influencer à leur tour le milieu en constante évolution installé à la Halle Nord – avant son redéploiement prochain au Musée d’Ethnographie de Genève (MEG). «Ils s’intègrent à la pièce sans contrainte aucune», et deviennent, avec la durée, un matériau de construction et d’organisation.

Dialogue de matières

Un dialogue continu s’instaure. L’homme et l’environnement agissent imperceptiblement l’un sur l’autre. Et pour révéler cet échange ininterrompu, pas moins de six cents kilos de matières naturelles sont mis à contribution! Cela sans compter les «matières immatérielles» telles que le vent, la chaleur ou la lumière.

«Notre recherche s’est inspirée aussi bien de phénomènes physiques, de rituels ethniques, que d’archives de musique populaire conservées au MEG», explique Aurélien Dougé. Quant au titre de sa performance, il se réfère bien sûr à la dimension sacrée de la terre, mais aussi à une interview donnée par Igor Stravinski au moment d’élaborer Le Sacre du printemps. Ainsi le Sacre de Dougé apporterait un renouveau pluridisciplinaire à la longue la liste des versions nées de cette matière première chorégraphique. Et prouverait que, de la nature à la culture, du vivant au non-vivant, le jeu infini des incidences réciproques dicte une forme de foi.

Sacre Halle Nord, installation visible tous les jours dès 14 h, performances selon horaire, gratuit, jusqu’au 10 fév. (sauf lu 5), puis reprise de l’ensemble au MEG le 11 de 13 h à 17 h 30, www.antigel.ch (TDG)

Créé: 02.02.2018, 20h40

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