Avant de s’envoler, Polier piaffe au Grütli

ThéâtreCroassant chant du cygne pour le directeur parvenu en fin de mandat, «Las Piaffas» lui donne l’occasion d’une farce héritée d’Aristophane.

Frédéric Polier, drôle d’oiseau niché au Grütli. Avant sa migration en fin de la saison, il nous a couvé des «Piaffas» à son image.

Frédéric Polier, drôle d’oiseau niché au Grütli. Avant sa migration en fin de la saison, il nous a couvé des «Piaffas» à son image. Image: LAURENT GUIRAUD

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Quoi qu’il entreprenne, Frédéric Polier volette entre ciel et terre. Qu’il dirige l’Orangerie – de 2007 à 2011 – ou le Grütli – de 2012 à cette fin de saison –, qu’il monte Shakespeare ou Spregelburd, qu’il interprète Cyrano ou Jean Jaurès, le Gargantua de la scène genevoise prolonge cette tradition théâtrale qui, depuis l’Antiquité, glisse dans un hululement de l’éther à l’humus, et retour. Fin lettré, il penche pour la gaillardise; sa truculence, il l’élève en poétique. Et si le plateau de théâtre n’était autre que cela: une utopie à mi-chemin des dieux et des hommes, où régnerait la seule vraie démocratie, celle qui accorde l’esprit et le corps en conciliant registres haut et bas? Interview d’un drôle d’oiseau, ailes déployées avant la migration.

En quoi «Las Piaffas» signe-t-il vos six ans de règne au Grütli?

Dans la fable que Serge Valletti tire de la comédie d’Aristophane, Les Oiseaux, deux Athéniens s’en vont. Ils partent créer une cité idéale au pays des piafs: il y a toujours un départ, qu’il faut savoir entreprendre, et une arrivée, qu’il faut savoir négocier. Ce projet satisfait une série d’envies: celle de convoquer les Grecs (pour la part qui revient à Aristophane), et plus généralement les auteurs du sud (puisque Serge Valletti vient de Marseille). J’avais aussi faim d’une réalisation plus enfantine, avec des animaux et des masques. Pour ne pas partir frustré, j’ai décidé, entre l’opéra Le Viol de Lucrèce et la farce Las Piaffas, de combler des désirs inassouvis.

Avant le Grütli, vous aviez piloté l’Orangerie. Deux expériences très différentes?

La première m’a offert un plus grand espace de liberté. Le Grütli est plus chargé. J’y ai beaucoup appris. En arrivant, j’ai dû me former à gérer la maison comme on gère une famille, avec ses énergies diverses dont il faut devenir le réacteur central. J’ai essayé d’allouer la moitié de mon budget à la production et l’autre à l’entretien de la maison – à savoir deux salles, et jusqu’à 17 spectacles par saison, exploités sur des périodes d’environ trois semaines. Je prétends en effet que les longues phases de représentations font venir les gens qui n’en ont pas forcément l’habitude. Un spectacle donné sur trois soirs déplacera toujours les mêmes. Or, dans une mission de service public, un théâtre devrait fonctionner à toute heure, tous les jours. Avec ces objectifs exigeants, il y a de quoi fatiguer. Cette année, au moins, je n’ai pas besoin de programmer la saison prochaine!

Ogresque, vous dirigez une institution, mettez en scène, jouez, pratiquez la musique, apprenez des langues… Vous ne craignez pas de vous disperser?

Là, je n’ai pas le choix, je laisse tomber la direction! Étant bien entouré dans ce Grütli, j’ai pu exercer mes activités parallèles sans que l’établissement n’en pâtisse. Mieux, j’ai pu ficher la paix à mes collaborateurs! À trop se focaliser sur la gestion, on pèse vite sur tout le monde. La pratique d’acteur est celle qui me centre le plus, celle qui me ramasse. La joie de la mise en scène consiste précisément en une sorte de dispersion, dans son ouverture à tous les possibles. Quant à la pédagogie, aux stages et aux ateliers donnés pendant ma période au Grütli, elle a fonctionné comme un laboratoire où expérimenter des projets impensables - des pièces monuments, des adaptations irréalisables.

Qu’allez-vous regretter en quittant ce poste?

Sans doute les échanges et les entretiens. J’aime beaucoup cette étape, lors de laquelle je rencontre différentes compagnies qui me racontent leur projet, leurs idées. Cette interaction, qui débouche sur une multitude de galaxies, m’est très précieuse. On détecte des courants, on tâte l’air du temps. Mes conseillers Lionel Chiuch et Christine Laure Hirsig m’ont beaucoup secondé dans cette démarche.

Le public genevois a réagi en dents de scie à votre programmation, acclamant ou boudant tour à tour vos spectacles. Votre analyse?

On met deux ans à arriver dans un théâtre. Deux autres à se visser sur place. Et deux encore à partir. Ça fait court. Dans cet établissement, reste qu’on sert de la bonne cuisine. Quoi que le public vienne voir, ce sera d’une certaine qualité. Sans brandir aucune bannière, on a favorisé les créations d’auteurs – Manon Pulver, Attilio Sandro Palese… – jusqu’à quatre par saison. En revanche, on a négligé quelques formes, comme la performance par exemple. J’ai peut-être été plus dans l’hétéroclite que dans la «ligne artistique», tout en respectant une certaine organicité. Le fait est que le Grütli, loin de se spécialiser, est un théâtre des compagnies, lesquelles ne font pas toutes du cubisme ou du pointillisme.

On reproche à certains théâtres de pratiquer le copinage, de fonctionner en vase clos. Qu’en pensez-vous?

Dès lors qu’un artiste n’est pas programmé, il a ce soupçon. Je vais sans doute moi-même être amené à flairer l’existence de clans, de mafias. En ce qui me concerne comme programmateur, je me défends du mot copinage: je n’engage que des artistes que j’admire. C’est le cas de «copains», comme Camille Giacobino ou Éric Salama. Mais il y a aussi un grand nombre d’artistes que je ne connaissais pas avant d’occuper le poste, comme Guillaume Béguin, Yvan Rihs ou Attilio Sandro Palese. Il est vrai que je deviens facilement copain avec mes collaborateurs, ce qui alimente peut-être l’opinion.

De quelle destinée rêvez-vous pour le Grütli?

Que ça circule, qu’il y ait du bruit, des confrontations! Et surtout de l’emploi. Le théâtre subventionné doit être soumis à des règles dans ce sens. Si les politiques ne les incluent pas aux cahiers des charges, il revient aux directeurs de prendre la responsabilité d’engager les nombreux comédiens sur le marché.

Votre idéal correspond-il à ce Garage indépendant que vous aviez cofondé en 1991?

Ah, l’idéal de la troupe… Au démarrage d’une carrière, oui, ce modèle est une formidable manière d’apprendre à vivre avec les autres. Plus tard, on peut fantasmer un retour à cette liberté créative. Mais économiquement, il serait utopique de s’élancer aujourd’hui dans pareille aventure. Pour l’instant, je pense à assurer la passation au Grütli. L’année prochaine, je préparerai des projets de mise en scène, je jouerai - retrouvant le lot des comédiens -, je concrétiserai des échanges au nom de ma compagnie l’Atelier Sphinx. Et j’irai faire de la marche.

Créé: 22.02.2018, 19h10

Une utopie qui bat de l’aile

Recensez toutes les onomatopées aviaires que vous connaissez. Imaginez toutes les plumes de volatiles possibles - bécasses, condors, éperviers et autres hirondelles. Appliquez-leur toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Ne manquez pas de tendre l’aigrette aux infinis jeux de mots que couve la population ornithologique. Greffez maintenant à la volière obtenue l’action, somme toute déplumée, que le Marseillais Serge Valletti, dans son ample projet Toutaristophane, a picoré chez Les Oiseaux: deux larrons échappent aux impôts d’Athènes en allant fonder une cité aérienne chez ces limitrophes de l’Olympe que sont piafs et pinsons. Sur deux heures et quart de bouffonnerie, ça sautille moins que chez Alfred Hitchcock. Or l’oisiveté du récit glisserait sur le plumage du spectateur. Ce qui finit par lui trouer le bec, c’est plutôt l’absence de nuance dans la saturation des cris de basse-cour. Frédéric Polier avait envie de rire? Valletti ne vole pas assez haut pour lui donner une bonne raison de le faire.

Las Piaffas Théâtre du Grütli, jusqu’au 11 mars, 022 888 44 88, www.grutli.ch, www.ateliersphinx.ch

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