Le roi de la marche en solo

Danse contemporaineGregory Stauffer avait transporté Genève avec «Walking», il va plus loin avec «Dreams».

Avant de s’élancer dans sa trajectoire au sol, Gregory Stauffer en absorbe l’énergie tellurique au pied d’un arbre.

Avant de s’élancer dans sa trajectoire au sol, Gregory Stauffer en absorbe l’énergie tellurique au pied d’un arbre. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Dans «solo», il y a «sol». Si quelqu’un personnifie ce glissement sémantique, c’est bien le Genevois Gregory Stauffer, qui s’emploie amoureusement, depuis des années, à mettre le premier au service du second. La terre, aux yeux de ce danseur, performeur et vidéaste sillonné d’ironie et de sagacité, exige d’être arpentée avant de révéler au premier venu ses trésors physiques, métaphysiques ou pataphysiques.

En 2015, l’artiste formé à l’école de théâtre Dimitri, à Verscio, emballait les publics de son Walking radical, sec par la forme, luxuriant par les idées. Il en a poussé le principe jusqu’en Finlande, d’où il ramène aujourd’hui Dreams for the Dreamless. Campé sur l’herbe, Gregory Stauffer nous expose l’art de mettre un pied devant l’autre.

Vous êtes programmé par l’Association pour la danse contemporaine: faut-il en déduire que vous vous considérez chorégraphe?

L’étiquette varie en fonction des contextes. La chorégraphie me permet de penser l’objet artistique dans son rapport au temps, à l’espace, au mouvement. La performance évoque la notion de pluridisciplinarité, et il est important pour moi de faire coexister différents textes et médias.

Votre premier solo, «Walking», décortiquait l’acte de la marche. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce geste basique?

J’étais curieux d’amener ce mouvement des plus banals sur un plateau. Lors d’un spectacle, on regarde habituellement le haut du corps, le torse, la tête, le regard. Je voulais bousculer cette évidence et me concentrer sur le sol, les jambes, jusqu’au sexe. Tout ne naît-il pas de la terre? J’étais guidé par cette question dans ma volonté de renverser la verticalité qui valorise la pensée, l’image, l’identité. Le sol, c’est ce lieu où une surface se répand.

Vos spectacles adoptent la précision de lignes graphiques. Pour accorder le trait au pas?

Le dessin a été mon premier mode d’expression, avant l’écriture. Dans le processus créatif, le trait sur la feuille marque le point de départ. Et puis, chaque individu, de la naissance à la mort, trace une ligne unique sur la terre, selon ses parcours de vie, ses ambitions, ses échecs. Sur le plateau, je réfléchis forcément à la façon dont l’espace sera traversé. La linéarité – du temps, de la pensée, du progrès – soit je l’exploite, soit je la casse. Je la rends visible, puis je m’en échappe.

La marche symbolise-t-elle l’effort? Le plaisir? L’unité avec la nature? La fuite?

Elle est investie d’écoute. Le pas symbolise avant tout le lien, la solidarité. Notamment en ce qu’il fait cohabiter les émotions avec l’environnement. A plusieurs, il nécessite qu’un rythme commun soit négocié. La marche plonge ses racines dans l’immédiateté. Je crois que les pieds pensent.

Qu’ajoute «Dreams for the Dreamless» à «Walking»?

Walking a soulevé une vague sur laquelle je voulais continuer à surfer. Je voulais reprendre l’errance comme moyen de collecter l’inspiration. J’ai pu concrétiser cette envie lors d’une résidence artistique en Finlande cet hiver. Au gré de mes marches quotidiennes, j’y suis devenu comme un chasseur d’objets, de sons, de sensations, d’images, d’anecdotes… Je m’étais aussi fixé la contrainte d’émettre un cri par jour, pour obtenir un écho du lieu où je me trouvais. J’étais dans un état d’ouverture totale. A partir de là, sans hiérarchiser la matière, j’ai créé un catalogue utile à ma création, une valise dont je partage le contenu avec le public, par le sol. Aujourd’hui, quelque chose de nouveau, sous une forme autre que le solo, est en train de germer pour la suite…

Pourquoi ce titre?

On y lit l’invitation à travailler l’inconscient. Dans Walking, la marche représentait un acte de résistance contre un espace-temps trop serré; ici le territoire de résistance correspond à l’inconscient, qui reste mystérieux malgré tous les assauts de la science et du marché.

Injecter de l’humour dans un concept minimaliste, c’est une habitude?

Je suis très influencé par les artistes minimalistes et le land-art. Je pars du creux, je finis avec le plein! Quant à l’humour, il doit faire partie de mes pièces – ainsi que de mon rapport à moi-même!

Au fil de votre déambulation scénique, vous tombez sur une cascade. Un mot à son sujet?

Elle est la chute. Le renversement. En Finlande, je suivais des cours d’eau – cette substance propre à l’inconscient. Ils étaient noirs, et formaient des veines sur la neige. A la fin de mon séjour, j’ai trouvé cette cascade d’eau sombre qui m’a fasciné et cloué là deux jours durant à l’observer. Elle télescope toutes sortes d’images dans mon esprit. (TDG)

Créé: 30.03.2017, 19h06

L’eau du rêve

Critique

Cette fois, il nage. Gregory Stauffer a troqué les semelles contre les palmes. De la terre ferme, il a plongé dans une nappe d’eau, cette substance reine de l’inconscient. Un liquide noir, qu’il est allé pister pendant un mois en Finlande, lors d’une résidence artistique à Mustarinda. Et qui imbibe de son obscurité le style d’un second solo plus surréaliste que le premier, Walking, mais aussi nettement moins rigolard.

On y découvre notre animal allongé au fond de son kayak, dans l’angle d’un plateau sombre qu’entoure le public. La cataracte qu’il aborde va secouer tous ses membres, faire tressauter sa nuque, ses doigts. S’il lâche prise durant la culbute, il a une chance de revenir à lui tout en bas, au pied de la chute.

De retour au calme, Stauffer ira éprouver la solidité d’une dizaine d’objets innommables qui jonchent la scène: un caillou en éponge qui suinte de la peinture blanche, une poire soufflant sa poudre, une tige coquine au bout de laquelle dansotent des algues, une perruque traînant ses poids. Aussi abstraite que virtuose, concentrée qu’absurde, la chimère embarque. Seul le texte du journal de bord, parfois trempé d’emphase, peut faire barrage à la dérive.

«Dreams for the Dreamless», ADC, jusqu’au 8 avril, 022 320 06 06, «www.adc-geneve.ch»

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