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Sur leur ring, trois champions domptent «Othello» d’un swing

Avec «I am not what I am», le Rust Roest Kollectif donne un accès royal à Shakespeare, même en le modernisant à l’excès.

Une Desdémone dédoublée en coach, un Othello champion de boxe, et un Iago aussi leste que machiavélique.
Une Desdémone dédoublée en coach, un Othello champion de boxe, et un Iago aussi leste que machiavélique.
AUDREY BERSIER

C’est l’histoire d’un match de boxe, qui met son poids lourd knock-out. Parfaitement sonné, le pauvre Othello. Et par un adversaire d’autant plus redoutable qu’il se tapit sous la tenue de son entraîneur Iago. Piqué d’avoir été relégué au profit de son rival Cassio, un poids plume, il inocule au champion un poison dont il se dope lui-même: la jalousie. Mais la jalousie d’amour, infiniment plus toxique que celle de l’arrivisme. Il l’instille par l’entremise de Desdémone, l’épouse du colosse – et de ce fait sa coach –, qu’il réussit à travestir en infidèle aux yeux du champion. Fourbe, il fait croire à la fourberie de la belle. La stratégie psychologique, comme on s’en doute, finira en tragédie domestique...

Venu des quatre coins de la Romandie, le Rust Roest Kollectif (du flamand «le repos, ça rouille» – allez savoir!) ne se contente pas de transposer le classique shakespearien depuis les hautes sphères militaires de Venise dans les vestiaires d’un obscur club de pugilat. Il le modernise, aussi, en le ponctuant d’intermèdes électro ou en l’infiltrant de téléphones portables. Par dessus tout, il lustre les trésors du texte comme peu de jeunes compagnies savent le faire. Sans mentir!

Pourtant, ils ne sont que trois sur scène – cinq, si l’on inclut les deux musiciens du combo neuchâtelois Psycho Weazel – à challenger le titan littéraire qu’est «Othello». Estampillé Manufacture, Alain Borek interprète de bout en bout le malabar maure; la pure Marie Ripoll, elle, jongle expertement avec les rôles de Desdémone et de Cassio; quant au prodigieux Sandro De Feo, il s’auto-splite entre le leste Iago et l’empoté Rodrigo, puisqu’il signe également la mise en scène de «I am not what I am» – avec l’assistance de Baptiste Coustenoble.

Un titre des plus judicieux, au reste, qui mérite qu’on s’y attarde. Extrait d’un monologue de Iago faisant l’étalage de son machiavélisme, l’aveu braque les projecteurs sur ce personnage, mis ici au premier plan de l’intrigue par un Sandro De Feo féru du félon depuis sa prime jeunesse. «Je ne suis pas celui que je suis», contrastant avec le «je suis si sûre de qui je suis» de la droite Desdémone, voilà qui pose son comédien, et crée un effet de miroir que William ne désavouerait pas.

Sur un ring dont la surface rétrécit à mesure que l’issue se resserre, l’économie de moyens valorise aussi bien le vertige des dialogues que la physicalité du jeu. Il faut voir les acteurs, se dédoublant avec souplesse ou prenant subtilement le public à témoin, tandis que la prose impose ses propres acrobaties. Le culbutant du rire aux larmes, de l’indignation à la pitié, l’uppercut théâtral estomaque le spectateur autant que le chef des armées reconverti en athlète. Imprévisibles, les coups sont même si puissants qu’il rendent superflues certaines fioritures qui visent à réactualiser l’original. Dans le verbe comme dans les accessoires, point trop n’en faut pour rendre Shakespeare accessible: si bien servi, son génie y suffit amplement. Aussi, on ne saurait trop recommander le lecteur de ces lignes d’emmener au Loup les ados de son entourage!Katia Berger

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«I am not what I am»

Théâtre du Loup, jusqu’au 18 décembre, Informations et réservations: 022 301 31 00 ou sur theatreduloup.ch

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